Un homme sous un porche s'abritait
Et il a crié ton nom Barbara

Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante, ravie épanouie

Et tu t'es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara...




jeudi 25 mai 2017

Tanguy Viel : Article 353 du Code Pénal

     L'article 353 du code pénal donne la possibilité aux juges de se fier à leur intime conviction plus qu'aux preuves, article que le juge utilisera dans  ce roman captivant où souffle une tension très soutenue.
     Années 90 dans le Finistère. Martial Kermeur est un ancien ouvrier de l'arsenal de Brest au chômage. C'est un brave homme mais il s'est fait avoir par Lazenec, un promoteur immobilier, et a tout perdu dans un investissement immobilier sensé rapporter gros aux habitants de la ville. C'était une arnaque, et sa femme le quitte, son fils porte sur lui un regard critique et Martial s'enfonce.
     Un jour, il invite Lazenec à une partie de pêche en mer, il le pousse à l'eau. Il vient de commettre un crime.
     Face au juge, il raconte, remonte le fil de sa vie, explique, analyse, regarde la vérité, constate l'inévitable fin. Le flot des mots, la parole donnée, chamboulée, nous happe littéralement.
     Une parole de taiseux devant un  juge qui écoute, questionne de temps en temps et relance la confession par des mots légaux, ceux du code pénal.
     C'est un face à face bouleversant tant  les aveux sont intimes. L'accusé parle en son âme et conscience, de la manipulation, des affronts subis, du mal fait pour toujours à sa famille.
     Le livre questionne sur de nombreux sujets, politiques, sociaux, juridiques bien sûr. Il raconte aussi la Bretagne frappée par le chômage. L'univers de ces hommes courageux et touchants qui se livrent  certains soir la boisson aidant.
     Tanguy Viel nous peint la Bretagne et la précision de ses descriptions est surprenante. La rade de Brest est détaillée avec justesse, il en fait un personnage.
     L'humour se mêle au récit du quotidien de gens simples et nous écoutons la parole libérée de Martial.
     C'est un récit fort, l'auteur nous met presque à la place du juge silencieux qui pousse Martial dans ses mots, le fouille au plus profond de son âme.
     Nous vivons un moment de vérité intense, l'histoire est intime, resserrée. Il y a eu une arnaque , c'est vrai mais de là à tuer un homme.
     Alors le juge prend la parole à la fin....
     Un très bon livre.
Tanguy Viel - Article 353 du Code Pénal - Les  Editions de Minuit - 176 Pages - 14.50 €

vendredi 19 mai 2017

Dario Franceschini : Ailleurs

     Dario Franceschini, ministre de la culture en Italie est aussi un écrivain. Découvert avec son magnifique et intense ouvrage, "Dans les veines, ce fleuve argent"(dans le blog du 18 novembre 2013), j'avais hâte de retrouver le charme de son écriture magique.
     La vérité et le mensonge étroitement liés, façonnent l'existence d'une famille de notables respectés, notaire de père en fils.
     Se sentant près de la mort, le notaire Ippolito Dalla Libera, convoque son fils unique, Iacopo, notaire lui aussi. Il lui révèle le secret de sa vie ainsi que sa dernière volonté : voir une fois réunis ensemble auprès de lui les 53 enfants qu'il eus dans sa vie d'homme infidèle en dehors de son respectable mariage.
     Commence alors pour Iacopo, la découverte des amours cachées de son père dans le même quartier de Ferrare, celui des prostituées et des voleurs.
     Un monde nouveau s'ouvre pour le fils, sur l'autre rive du Pô, un monde bouillant et coloré, un monde tumultueux et chaleureux, une vie intense, insoupçonnée.
     Une femme va le conduire et le plonger, lui le notaire sérieux, le mari fidèle dans la plus délicieuse transgression.
     Et là, le roman s'illumine de mille feux.
     Franceschini joue avec les mots, avec l'intense. Les paysages nous captivent, la volupté nous chavire, la découverte de l'interdit  séduit et le désir embrase.
     Dans une langue suave et délicate, l'auteur nous montre que l'insensé est possible et que le désir  peut encore survenir.
     Le héros nous touche par l'homme nouveau qu'il devient et par la volonté de continuer sur les chemins qu'il a toujours évités en abandonnant le passé.
     L'Italie est sensuelle dans toute sa beauté.
     Un excellent moment de lecture, ici les âmes sont belles, alors ça fait du bien, forcément.
Dario Franceschini - Ailleurs - Editions Gallimard, Collection l'Arpenteur - traduit de l'italien par Chantal Moiroud - 240 Pages - 19 €


lundi 15 mai 2017

Haruki Murakami : Des hommes sans femmes

     Il y a 9 ans, Haruki Murakami publiait un recueil de nouvelles "Saules aveugles, femmes endormies", aujourd'hui avec "Des hommes sans femmes", il reprend la forme courte. Et c'est bien.
     Nous retrouvons l'épure qui lui va si bien et l'ambiance  particulière qu'il a su créer et qui marque son oeuvre.
     7 nouvelles avec pour fil rouge, un thème cher à l'auteur, les relations compliquées entre les hommes et les femmes.
     Ici il est question d'hommes qui vivent sans femmes, ou qui ont vécu avec des femmes et qui pour des raisons toutes différentes se retrouvent seuls.
     Pourtant, nous croisons des femmes à chaque nouvelle. Elles sont libres, audacieuses, compliquées et les hommes subissent leurs états d'âme et leurs mensonges.
     Ces femmes disparues de la vie des hommes, restent pourtant très présentes que ce soit en souvenirs ou en rêves.
     Beaucoup de mélancolie, de solitude, d'instants à jamais enfuis parcourent les histoires.
     L'émotion est là quand nous suivons la trace de ce brillant chirurgien esthétique, célibataire endurci et savourant la vie et les femmes jusqu'au jour où il tombe amoureux fou d'une maîtresse et alors...
     La nouvelle, Samsa amoureux, est étonnante et nous plonge dans le fantastique , un clin d’œil surprenant à Kafka et sa Métamorphose. Murakami nous montre son talent magique.
     Le bar de Kino, au fond d'une impasse où un mari trompé essaie de changer de vie mais survient l'étrange et l'univers envoûtant nous happe comme le héros.
     Beaucoup de références émaillent les nouvelles, qu'elles soient musicales, au jazz , aux Beatles mais aussi littéraires comme à Hemingway pour le titre.
     Même si elles sont peut-être inégales entre elles, juste un peu, le lecteur retrouve le climat étrange qui s'en dégage, cette nostalgie des moments où on a été heureux et qui n'existent plus, la solitude qui pèse et cet instant où même dans le quotidien la magie peut surgir.
      A lire, parce qu' il n'est pas possible de dévoiler toutes les nouvelles.
     A lire, parce que Murakami nous captive avec la beauté de ses histoires d'hommes (et femmes), il nous invite à un rêve envoûtant et nous apprécions une fois de plus une très belle création littéraire.
Haruki Murakami - Des hommes sans femmes - Editions Belfond - Traduit du japonais par Hélène Morita - 304 Pages - 21 €

vendredi 12 mai 2017

Kent Haruf : Les gens de Holt County

     Pour avoir placé toute son oeuvre dans le Colorado cher à son âme et en imaginant cette petite ville de Holt, Kent Haruf rend un hommage vibrant et sincère aux gens simples qui y vivent.
     Nous retrouvons dans "Les gens de Holt County", certains personnages qui nous avaient tant fait vibrer dans "Le chant des plaines"(dans le blog 06 Avril 2017).
     Aux héros qui nous ont émus dans le premier volet, viennent s'ajouter d'autres à qui l'auteur donne la parole avec beaucoup de compassion.
     De nouveau les deux vieux frères célibataires, s'occupent de leur ferme et croulent sous le travail, pourtant ils s'ennuient depuis que Victoria est partie étudier en ville, loin d'eux, emmenant sa petite fille avec elle.
     Un drame va toucher la vie des deux frères inséparables à nos yeux et Victoria revient à la ferme mais repartira à l'université.
     Et puis il y a les autres. Betty et Luther, un couple avec deux petits enfants. Ils vivent dans un mobil home, incapables de se prendre en charge. Ce sont des assistés, ils dépendent des aides sociales, sont suivis par une assistante. Le jour où l'oncle de Betty vient squatter chez eux, ils sont incapables de protéger leurs enfants de sa méchanceté crasse.
     Un petit garçon de 11 ans prénommé DJ dont le court passé pèse sur une enfance dure,  s'occupe tant bien que mal tout seul de son grand-père, il trouve refuge chez une petite copine qui vit avec sa mère et sa sœur.
     Tous les deux essaient de construire un monde plus paisible,  oubliant que seuls les adultes décident et qu'ils doivent quitter l'enfance trop vite.
     Le lecteur vit avec ces gens au plus profond de leur quotidien, dans leur solitude face à une société qui oublie de les entendre. 
     Kent Haruf détaille une Amérique rude, âpre comme les paysages du Colorado.
     Les personnages sont authentiques dans leur désespoir, dramatiquement violents, des vrais naufragés, mais l'auteur sait chercher au fond d'eux-mêmes l'ultime sursaut d'humanité.
     Une écriture sobre et lumineuse, un texte qui respire la vérité, un auteur touchant par la poésie qu'il évoque.
Kent Haruf - Les gens de Holt County - Editions Robert Laffont Pavillons Poche - Traduit de l' Américain par Anouk Neuhoff - 477 Pages - 11.50 €

dimanche 30 avril 2017

Jim Harrison : Les Jeux de la nuit

     Jim Harrison aimait le Montana, la nature, la pêche et l'exubérance des grands espaces. Son oeuvre est un hommage éternel à la beauté de ces paysages et aux hommes et femmes qui y vivent.
     Dans "Les jeux de la nuit", trois longues nouvelles, il nous emmène une fois encore au Montana et au Texas en passant par le Canada.
     La nature y est toujours très présente, peut-être moins éclatante, plus obsédante et douloureuse.
     Il met en scène trois personnages dont la solitude profonde est d'une grande émotion.  
     Dans la première nouvelle, "La fille du fermier", Sarah découvre le Montana avec ses parents, c'est une jeune fille solitaire. Elle joue du piano, lit beaucoup, n'a pas beaucoup d'amis. Après une soirée très arrosée, elle est agressée. Elle connaît le coupable et veut le retrouver. La vengeance s'empare de sa vie.
     Dans "Chien Brun, le retour", tout est dit. Pour les amateurs de Jim Harrison, c'est le métisse indien, l'ami cher au cœur de l'auteur qui le fait vivre au fil de ses romans. Plus que jamais célibataire endurci, il s'occupe d'une enfant handicapée au Canada où il est entré illégalement. Beaucoup de femmes s'agitent dans son existence et il n'est pas avare de sexe. L'auteur se défoule complètement, c'est cru, vulgaire et obsessionnel. Mais le désespoir et la solitude occupent tellement l'espace que les situations sont tristement cocasses.
     La dernière nouvelle donne le titre au roman. Elle est de loin pour moi la plus aboutie et la plus complexe. Tout est là du grand auteur. la nature forte , la pêche, les feux au bord de la rivière et des héros à la recherche d'un horizon paisible, seuls toujours. 
     L'histoire est celle de Samuel, enfant de "parents ratés", qui verra son comportement se modifier à chaque pleine lune après avoir été mordu par un louveteau. Une maladie qui se concrétise par un excès d'appétit et de sexe. Le mythe du loup-garou dans le Montana.
     Jim Harrison a utilisé toujours les mêmes thèmes, la nature, l'alcool, la bouffe et le sexe mais il s'empare si bien des personnages, hommes ou femmes, qu'il nous fait vivre leur solitude et leur désespérance au plus profond de leur âme. La rédemption est difficile dans cette nature âpre.
     L'écriture est juste et quand elle est un peu paillarde c'est la douleur qui en ressort. Celle d'une Amérique qui blesse et oublie les fragiles et les marginaux. Elle les oublie le long de ces routes infinies ou dans ces grands espaces où il n'est plus souvent possible de rêver.
Jim Harrison - Les Jeux de la nuit - Editions Flammarion 2010 - Traduit de l'américain par Brice Matthieussent - 333 Pages - 21 €

Otsuichi : Rendez-vous dans le noir

     Une découverte d'auteur quand elle fonctionne c'est un plaisir, et Rendez-vous dans le noir de l'auteur japonais Otsuichi en fait partie.
     L’héroïne Michiru vit seule depuis la mort de son père. Victime d'un accident de la route, elle a perdu la vue. 
     Quelque fois son amie, Kazue, lui rend visite et l'accompagne pour faire les courses ou marcher un peu, sinon la solitude et le noir l'accompagnent.
     Dans sa maison, elle a organisé son existence dans une sorte de rituel monacal dont elle ne veut pas sortir. 
     Un jour pourtant, elle perçoit une présence, un souffle, une cassure dans le rythme, une vibration dans l'air ou sensation différente. 
    Elle habite près d'une gare où un meurtre a été commis et l'assassin est activement recherché.
     Alors est elle en danger ? Non  bien sûr que non, je ne vais pas le dire...
     Il y a dans ce thriller psychologique, un raffinement et une épure digne des romans japonais.
     Malgré, un suspense angoissant, une douceur émane des personnages, rien n'est frontal tout est à découvrir.
     La force de ce roman est dans l’extrême fragilité de Michiru qui va malgré cette indicible présence continuer comme si de rien n'était et faire preuve de délicatesse et de compréhension.
     C'est aussi une réflexion sur la solitude, l'enfermement, l'isolement et la rencontre inattendue.
     L'auteur prend le temps de nous présenter les personnages avec leur questionnement et nous prenons le temps d'observer.
     L'intrigue est subtile et le dénouement nous surprend. Alors ? à lire. 
Otsuichi - Rendez-vous dans le noir - Editions Picquier/Poches 2014  - Traduit du japonais par Myriam Dartois- Arko - 208 Pages - 8.50 €
         

dimanche 16 avril 2017

Amy Gentry : Les filles des autres

    8 ans après avoir été kidnappée en pleine nuit dans la maison familiale, sous les yeux horrifiés de sa petite sœur Jane, Julie qui avait à l'époque 13 ans, sonne à la porte de chez elle.
    Elle apparaît vieillie, vraiment très mal en point. Passées la stupeur et la joie des retrouvailles inespérées, suivent les visites à la police, les entretiens et rendez-vous à l'hôpital et les divers examens. 
    La famille se pose alors et essaie de reconstruire tout ce qui a été détruit cette maudite nuit. Le questionnement et le doute viennent hanter Anna, la mère, alors que Tom le père et Jane essaient de vivre pleinement le retour de Julie.
    Mais au fait qui est Julie ? Est-elle même vraiment Julie ?
    Oui du suspense il y en a et de la psychologie aussi. Amy Gentry se saisit d'une intrigue déjà vue et lue pour innover en construisant une trame romanesque assez inattendue.
    Refusant habilement le test ADN qui aurait stoppé net l'histoire, elle instille le doute chez la mère et le lecteur d'une façon subtile.
    Alternant passé et présent, elle nous fait vivre les émotions au cœur de la famille qui explose la nuit de l'enlèvement.
    On suit et c'est l'intérêt de ce livre, le parcours hallucinant de ces jeunes qui ont fugué, que la vie a paumé, que des fous ont kidnappé et on vit avec eux. Les mots, les expériences, les descentes aux enfers sont balancés sans atermoiement, c'est dur et  brutal.
    Et puis, il y a ceux qui restent, qui attendent, qui souffrent qui ne réclament qu'un corps à enterrer.
Les associations de victimes, la presse implacable, tout est analysé avec une véracité déconcertante.
    Un livre d'une psychologie profonde où la mère se perd et perd son mari et sa cadette. Le doute et la culpabilité sont au quotidien pour cette femme perdue qui en arrive à rejeter sa fille.
     L'originalité réside dans le fait des nombreux retours dans le passé d'une façon implacable où les voix de toutes ces filles résonnent dans des épisodes souvent sordides. Toutes ces filles qui se ressemblent tant.
     Un bon livre à découvrir, d'abord le premier livre d'Amy Gentry à suivre certainement....
Amy Gentry - Les filles des autres - Editions Robert Laffont La Bête Noire - Traduit par Simon Baril - 336 Pages - 19.50 €