Un homme sous un porche s'abritait
Et il a crié ton nom Barbara

Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante, ravie épanouie

Et tu t'es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara...




mercredi 2 novembre 2016

Négar Djavadi : Désorientale

     Négar Djavadi donne la parole à Kimia, peut-être son double littéraire, et à travers le récit de sa vie, elle nous raconte l'histoire de sa famille.
     De la Perse ancienne à l'Iran d'aujourd'hui, elle explique les révolutions qui ont marqué son pays et plongé sa famille dans un exil douloureux. Kimia nous embarque dans l'imaginaire des mille et une nuits. Dans la magie d'un Orient disparu.
     Parler, écrire pour conjurer la peur, pour poser des mots sur l'exil et continuer de vivre.
     La narratrice se trouve dans une salle d'attente dans un hôpital parisien. Elle vit un tournant important de sa vie puisqu'elle a décidé d'avoir un enfant par GPA.  Seule, elle attend le médecin, ce moment sera pour elle l'occasion, de convoquer les souvenirs, les événements du passé qui l'ont conduite ici  et les différentes étapes de l'histoire de sa grande famille.
     L'histoire commence avec celle de son ancêtre, maître d'un harem aux femmes languissantes et parfumées,  dernier survivant d'un Orient aux mille et une saveurs.
     Mais c'est aussi la plongée de son pays dans l'implacable dictature du Shah, ne pensant que par les dollars et l'Amérique, pour ensuite subir  une révolution religieuse qui va imposer à son peuple  un ignorance absolue et l'impossibilité d'un autre monde.
     Issue d'une famille d'intellectuels opposants au Shah et à Komehy ensuite, elle dépeint des portraits de parents, grand-parents et sœurs absolument cocasses et extraordinaires.
     Avec un parcours hors du commun, elle brosse la lutte pour la liberté et le devoir de mémoire qui s'impose.
     L'exil est au au cœur de ce livre dense et généreux, tous les exils vécus par des hommes et des femmes différents aux yeux des autres, à l'instar de Kimia, rebelle mais libre.
     Il est bien sûr question de liberté, vue et portée par une Iranienne, et d'identité faite de toutes les différences.
     Une très belle écriture, à bout de souffle qui nous emporte et nous perd avec félicité dans une multitude de prénoms et de vies évocateurs de contes orientaux.
        A lire, pour comprendre aussi l'Histoire complexe de l'Iran et de ses relations très nouées avec la France.
Négar Djavadi - Désorientale - Editions Liana Levi - Août 2016 - 352 Pages - 22 Euros

dimanche 23 octobre 2016

Valentine Goby : Un paquebot dans les arbres

     S'inspirant d'une histoire vraie, Valentine Goby pour son dernier opus nous emmène au début des années 50, début des 30 Glorieuses, dans une société qui change et qui bouge.
     L'époque des belles héroïnes atteintes de la tuberculose qui finissaient dans un sursaut d'amour et de toux est bien loin, même si beaucoup d'auteurs ont sublimé ce genre d'histoires.
     C'est au café le Balto, à la Roche - Guyon à une cinquantaine de kilomètres de Paris, que l'auteur situe l'histoire d'une famille que la maladie va bouleverser à jamais et isoler de la société et du travail.
     Ici le roman  s'empare de thèmes forts et le drame qui arrive brutalement nous plonge, lecteur, dans un monde très dur.
     Paulot et Odile sont les patrons du Balto, cette épicerie-café-bar au cœur de la petite ville et lieu de détente, de refuge et de danse. Et Paulo c'est le roi du Balto quand il prend son harmonica et joue pour ses clients-amis. Jusqu'au jour où il s’effondre, frappé par la maladie.
     Il doit partir au sanatorium, "le paquebot" et vendre son affaire.
Femme et enfants sont sans ressource, menacés par la contagion, mis au ban de société et des amis.
     Une chute inexorable, tout bascule, c'est une existence de misère profonde qu'ils vivent. Famille et fratrie sont explosées jusqu'à la débâcle finale.
     C'est Mathilde la cadette qui revient sur les lieux de leur passé et porte la voix d'un récit magnifique, loin des clichés et porté par une certaine lumière.
     Beaucoup de thèmes sont abordés ici.
     La relation amoureuse et intense des parents l'un pour l'autre, allant même jusqu'à la maladresse avec les enfants.
     Il se trouve aussi les différences d'amour avec les enfants, l'aînée plus aimée, plus protégée et puis la cadette Mathilde qui fera tout pour se faire remarquer par son père, même à jouer les dures et prendre des décisions d'adultes.
     Et puis le regard que portent les gens sur l'inconnu et la maladie, sur l'isolement, sur l'étranger.
     Valentine Goby nous rappelle la société des années 60 où les traitements médicaux coûtaient chers et la protection sociale n'était pas encore telle qu'elle est aujourd'hui.
     Les mots de l'auteur nous accompagne, toujours très forts et puissants. A travers un drame social puissant, elle nous livre un message d'amour chargé d'émotions vives.
Valentine Goby - Un paquebot dans les arbres - Editions Actes Sud - Août 2016 - 271 Pages - 19.80 €

lundi 17 octobre 2016

Donald Ray Pollock : Une mort qui en vaut la peine

     Revoilà Pollock, génial conteur, écrivain à la plume impitoyable et pourtant  si tendre pour ses personnages explosés par la vie, ces ratés poursuivis par l'éternelle poisse.
     Dernier roman de cet  homme qui dans ses livres (Knockemstiff, Le Diable, tout le temps) crie toujours son amour et sa haine pour une Amérique perdue dans l'alcool et la misère, dans le racisme et l'inculture.
     Bref, un roman que j'attendais.
     En 1917, alors que l'Amérique se prépare à entrer en guerre contre l'Allemagne et  à mobiliser ses troupes, commence pour les trois frères Jewett la plus macabre et étourdissante des cavales.
     Trois gamins, sales, affamés et naïfs, tout juste orphelins sont lâchés dans un monde sans pitié et sans morale et ont juré de tout faire pour se sortir de leur triste sort.
     Ils décident de faire, comme leur héros de papier dont le frère aîné leur racontait l'unique histoire, de cambrioler des banques, avoir plein d'argent pour manger, boire et profiter de la vie.
     Rien ne se passe comme prévu et la violence et la mort s'invitent à leur danse frénétique.
     Dans leur course chaotique, ils rencontrent des personnages tous plus déjantés et ravagés par une vie de misère et de bêtise.
     Ils vont accompagner un temps les trois frères, et l'auteur nous montre un échantillon de cette humanité que l'Amérique est capable de créer : des pauvres bouseux, des êtres pervers et tourmentés, des mystiques, des salauds, tous remplis d'une telle imbécillité que l'on a honte d'en rire.
     Parce que l'on rit au détour d'une phrase bien placée, aux mots justes comme sait si bien les écrire Pollock.
      Dans un style sec et nerveux avec un vocabulaire parfois très cru qui embarrasse, l'auteur analyse très finement et au plus profond la noirceur de l'âme humaine. 
      Et parce qu'elle est humaine, on se régale de ces portraits d'illuminés et on s'attache à ces trois gamins et à leurs rêves de gosse.
      1917, c'est l'Amérique qui se construit et s'industrialise, qui va prendre le pas sur la vieille Europe. C'est une fresque et un constat d'un pays toujours en prise avec ses contradictions originelles.
      A ne pas manquer de lire.
Donald Ray Pollock - Une mort qui en vaut la peine - Editions Albin Michel - Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Bruno Boudard - Octobre 2016 - 576 Pages - 22.90 €
   

Kent Haruf : Nos âmes la nuit

     Le dernier opus de l'écrivain américain Kent Haruf, disparu en 2014 à 71 ans, nous parvient avec une intensité et une délicatesse extrême.
     Un livre épuré et dense qui nous mène sur les derniers pas d'amour d'un couple improbable, Addie et Louis.
     Dans le Colorado cher à son cœur, et dans sa ville imaginaire Holt, l'auteur nous parle de nos actes manqués, de nos souffrances de vie, de ce que l'on rate. Il nous évoque l'amour d'une manière éclatante.
     Addie est une septuagénaire aux beaux cheveux blancs. Après beaucoup d'hésitation elle va frapper à la porte de son voisin Louis, ancien professeur et lui fait une bien étrange proposition. Ils sont veufs tous les deux.
     Elle lui demande s'il est d'accord pour dormir de temps en temps avec elle. Juste dormir, et puis parler aussi,  passer le cap des nuits de longue solitude.
     Il accepte. Se met en place un rituel entre eux. Avant de dormir, un verre de vin pour elle, une bière pour lui.
     Petit à petit, ils apprennent à se connaître, à se parler, à se confier. Ils se racontent leur existence, pour elle celle d'une très jeune mère et épouse, pour lui celle de l'époux infidèle se rêvant  poète.
      Ils s'accompagnent, s’accommodent et s'aiment simplement. Les rumeurs arrivent et  ils s'en moquent, ils avancent mais les enfants s'en mêlent....
     Quelle délicatesse et quelle intensité ! Haruf nous parle d'amour mais aussi d'intolérance.
     C'est un roman qui rend hommage à la nature et à l'âge aussi, à travers cette belle quête de l'amour chez deux personnes qui n'y croyaient plus.
Kent Haruf - Nos âmes la nuit - Editions Robert Laffont - Traduit de l'anglais ( Etats-Unis) par Anouk Neuhoff - 180 Pages - 17 €

dimanche 16 octobre 2016

Laurent Gaudé : Ecoutez nos défaites

     Assem et Mariam se rencontrent un soir dans un bar d'hôtel. Chacun se trouve à un moment charnière d'une vie bien remplie. Ils sont lucides et n'ont plus une foi absolue dans leur travail et l'humanité.
     Mariam est archéologue à la recherche des trésors et œuvres d'art pillés et mutilés au nom de la guerre, du fanatisme religieux et de la bêtise humaine.
     Assem lui est agent spécial, il a fait partie des commandos qui assassinent au nom de l'Histoire et justement il a pour sa dernière mission, l'ordre de remettre sur les rails un ex agent de la CIA qui lui a participé à la fin de Ben Laden.
     Viennent ensuite trois héros de l'Histoire que l'auteur convoque pour comprendre et réfléchir sur la folie meurtrière qui s'empare des hommes à travers les siècles.
     Grant, le général de la guerre de Sécession, homme d'un idéal, deux fois président des jeunes États-Unis portant jusqu'à la fin de ses jours le surnom de "boucher". C'est dire..
     Hailé Salassié, délaissé de tous se verra contraint à l'exil, il fera pourtant souffrir son peuple à son retour dans son pays.
     Hannibal, porte en lui la liberté pour son peuple sous le joug de Rome. Pendant 20 ans, il combattra l'empire romain pour se voir trahir par les siens.
     Tous portent en eux des combats et des victoires. Dans le sang et les larmes, ils ont guerroyé, ils ont perdu aussi.
      Les massacres, les morts qui ont conduit aux victoires pour les uns ont toujours entraîné chez les hommes un sursaut de prise de conscience. Non plus jamais ça ! Et pourtant tout recommence, à chaque fois plus violent, à chaque fois pour des causes plus exacerbées que jamais, les hommes s’entre-tuent.
      Laurent Gaudé questionne de façon lancinante sur des thèmes pas vraiment nouveaux.
      Mais son style, avec des phrases efficaces et des paragraphes courts, fait monter la tension. L'écriture comme toujours devient poétique et intense. Et ses dernières phrases, "Écoutez nos défaites" reviennent comme un refrain envoûtant et universel.
      Malgré une construction complexe au début, par son anachronisme et ses personnages nombreux, Laurent Gaudé rapproche avec talent l'Histoire d'hier avec celle d'aujourd'hui, et la magie romanesque est présente.
     Très belle lecture.
Laurent Gaudé - Écoutez nos défaites - Éditions Actes Sud - Août 2016 - 28  Pages - 20 €

      

lundi 26 septembre 2016

Emma Cline : The Girls


     Emma Cline est une jeune auteure américaine de 27 ans. Dans son premier roman, The Girls,  elle réinvente l'été 1969 où la monstrueuse famille Manson s'est rendue tristement célèbre en massacrant Sharon Tate et d'autres personnes.
     Ici les noms ont changé, et Russel est le chef charismatique et complètement fou d'une communauté, qui électrise des jeunes filles bien seules et fragiles.
     C'est ce qui va attirer Evie, en manque de repères, d'éducation, d'amour et d'affection dans une famille éclatée.
     Elle a 14 ans quand elle croise Suzanne une grande brune, libre et rebelle qui avec ses amies refusent le monde actuel et vivent sans foi ni loi dans un  ranch paumé et sale auprès de Russel.
     En maraude dans les supermarchés, elles volent, récupèrent de la nourriture, se droguent. Elles sont dangereuses mais tellement attirantes pour Evie qui se voit renaître.
     Sous l'emprise de Russel et de ses drogues, dans un ultime acte d'horreur, elles massacrent dans la folie la plus complètent.
     C'est par la voie de la narratrice, Evie, que nous parvient l'histoire.
     30 ans après les faits qui se sont déroulés pendant cet été, elle raconte comment elle a été fascinée par ce groupe de jeunes filles, par l'envie d'appartenir à la famille, par l'emprise que Russel avait sur elles. Elle se souvient du silence et de la solitude qui remplissaient son existence avant de les rencontrer.
     Alors qu'elle vit seule dans une petite maison, elle voit son passé resurgir par les questions que lui pose une jeune fille. 
      Ce roman est brillant par sa construction littéraire. Deux situations alternent avec beaucoup de délicatesse.
      La voix d'Evie, âgée qui raconte la jeune fille paumée qu'elle était, prête à tout pour se faire aimer. Sa rencontre et son séjour avec les filles et leur chef dans ce ranch loin de tout.
      Et puis le recul pour constater, pour critiquer une société qui se voulait nouvelle, pour mettre à bas sans concession les sixties et son flower power.
      Une écriture audacieuse, une ambiance glauque malgré un ton poétique. La réussite incontestable de ce roman est qu'en changeant les noms des protagonistes ainsi que les lieux et les actes, l'auteure s'inscrit dans un message universel. Il résonne de l'actualité, en racontant ainsi l'origine des meurtres revendiqués au nom d'une appartenance.
Emma Cline - The Girls - Editions Quai Voltaire - 336 Pages - 21 €
     
      

Luc Lang : Au commencement du septième jour

     Luc Lang écrit ici dans son dernier roman, un texte magnifique sur l'histoire d'un homme, Thomas.
     Sa vie bascule en pleine nuit, quand le téléphone sonne et qu'il apprend que sa femme, Camille, est victime d'un très grave accident de voiture sur une route de Normandie. Que faisait-elle là ? 
     C'est à ce moment précis que nous pénétrons dans son existence, celle d'un père de deux enfants, d'un mari, d'un homme d'affaires accompli.
     Et là, on ne le lâche plus.
    Thomas va essayer de comprendre, mais surtout d'apprendre. Il mènera à sa façon une enquête pour connaître les raisons pour lesquelles Camille se trouvait là, à cette heure.
     Il remontera le passé, plongeant ainsi dans une quête qui lui mettra sous les yeux les failles de sa vie.
     De Normandie où Camille est plongée dans un coma, à Paris où Thomas se retrouve débordé par la gestion de son travail et ses deux enfants,nous le voyons changer, nous le voyons se délester de tout ce qui encombre une vie : les disputes, les non-dits, les vanités.
      De sa réflexion sur quel sens donner à sa vie, Thomas en fait une quête lumineuse pour renouer avec un passé oublié et meurtri.
     Dans les Pyrénées d'abord avec son frère, berger ayant repris l'exploitation familiale, il s'approchera d'un être qu'il a mal connu. Il sera confronté à la transmission, au travail mais aussi à la famille et ses secrets.
      En retrouvant sa sœur, médecin au Cameroun, Thomas retrouve les liens de la filiation, de l'identité et sur ce qui fonde ou sépare une famille.
      Tantôt haletant, tantôt abattu, Thomas n'aura de cesse de se tourner vers le futur.
       D'une histoire simple, l'auteur en fait un texte riche sur les questionnements de vie, pas de réponse pourtant puisque l'essentiel est ailleurs.
       L'histoire d'un homme qui tente de reprendre sa vie en main, de rattraper un passé enfoui et de continuer encore.
       Du rythme, un style et un ton pour un très bon roman.
Luc Lang - Au commencement du septième jour - Editions Stock - 544 Pages - 22.50 €