Un homme sous un porche s'abritait
Et il a crié ton nom Barbara

Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante, ravie épanouie

Et tu t'es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara...




mercredi 30 décembre 2015

Yasmina Khadra : La dernière nuit du Raïs

     Écrit à la première personne, le dernier livre de Yasmina Khadra donne la parole à Kadhafi dans son dernier repaire, l'ancienne école désaffectée de Syrte. Traqué par les rebelles, abandonné par son peuple il est accompagné par une poignée de fidèles et va vivre sa dernière nuit.
     Nous l'accompagnons dans ses souvenirs d'enfance, dans son parcours militaire, son pouvoir sanguinaire et son lynchage public.
     Un livre qui perturbe parce que le lecteur se trouve plongé dans les pensées les plus intimes et les plus sombres du Raïs.
     On sait l'homme mégalomane, violent et violeur, n'ayant aucune compassion pour le peuple lybien, pour ses proches. 
     Imbu de lui-même, tyran assoiffé de pouvoir, exécutant toutes ses vengeances, il reste lucide sur son rôle et se déclare l'élu de Dieu. D'ailleurs il entend sa voix et agit à sa demande. Kadhafi est investi d'une mission celui de guide suprême.
     L'écriture est comme toujours envoûtante, et Khadra ne condamne pas, il nous livre Kadhafi et surtout les pensées d'un homme qui ne se confiait pas.
     Sa dernière nuit sera l'occasion pour le Raïs de se souvenir de sa famille, le clan des Ghous, jeune berger du Fezzan, il est devenu ensuite lieutenant colonel et acquiert le rang de Raïs quand il renverse le roi, portant ainsi son pays à la liberté.
     Combattu par le monde entier, il rejette la faute à l'Occident, coupable de tuer son peuple.
     Intelligent peut être, certainement pas fou, d'ailleurs il savait faire exécuter les plus viles besognes à ses proches.
     Un livre qui ne peut laisser indifférent, parce que la voix de Kadhafi nous parle dans son ultime nuit, et que devant nous se tient le Bédouin insolent, l'orphelin domptant le désert, celui qui aurait pu être un vrai guide.
     Le livre reste un roman, l'auteur a utilisé l'âme noire du Raïs,  mais le lecteur est bousculé dans ses jugements. C'est bien parce que c'est aussi ce que l'on attend d'un livre.
Yasmina Khadra - La dernière nuit du Raïs - Editions Julliard - 220 Pages - 18 Euros


lundi 7 décembre 2015

Maxence Fermine : Zen

     Tous les jours et pendant des heures,  Maître Kuro pratique l'art subtil de la calligraphie,  cette écriture si délicate de la beauté.                                                                                                                            Quand il s'arrête, il médite et se nourrit du bout des lèvres.
     Il vit dans une modeste pagode au milieu d'une forêt d'érables en harmonie avec la nature qui l'entoure et le silence qui le réconforte.
     Peu de besoins, il donne des cours à des élèves venant apprendre comment maîtriser un tel art qui allie puissance et légèreté.
     Pour son unique jour de repos, il va au marché, s'attable au restaurant et assiste le soir à un spectacle de théâtre, des représentations de kamishibaï.
     Une harmonie douce et remplie qui va être bousculée par l'arrivée par la poste d'une calligraphie.
     L'oeuvre est d'une élégante insolence , aérienne et puissante même si la maîtrise n'est pas parfaite.
     Elle éveille en lui la curiosité de rencontrer l'artiste, et c'est ainsi que Yuna débarque dans sa petite vie.
     Yuna devient son élève et leur passion commune pour la calligraphie entraîne une complicité contrariée par une...
     Voyons, non je vous laisse le plaisir de vous plonger avec ce court roman dans une ambiance totalement zen.
     L'auteur, Maxence Fermine, possède une écriture épurée, délicate et nous enchante par des phrases aux allures de haïkus. C'est au coeur du  Japon ancestral que nous voyageons, loin du bruit inutile et des gestes désordonnés de notre quotidien gris.
     Maxence Fermine nous dit que "le vide est plein de possibles". C'est vrai, regardons, remplissons ces blancs qui nous habitent.
     Malgré la pureté et la beauté de la calligraphie, il nous explique aussi que "la plus belle des calligraphies est celle que l'on écrit à l'encre de ses doigts, tel un tatouage sensuel et éphémère sur la peau de l'être aimé".
     Un livre à lire et relire juste pour le plaisir. Il nous reste quelque chose de Maître Kuro quand la lecture se termine.
     Une envie de retrouver les mots, les phrases qui ont embelli ce moment.
Maxence Fermine - Zen - Editions Michel Lafon - 14.95 Euros 6 135 Pages

Ian McEwan : L'intérêt de l'enfant

    Fiona, la soixantaine, est une brillante juge aux affaires familiales. Nous découvrons son quotidien de pénaliste à la plus haute fonction, celle de décider seule et toujours dans l'intérêt de l'enfant. Des décisions capitales qui dans certaines affaires sont un choix de vie ou de mort.
     Les derniers dossiers ont pesé sur l'équilibre de Fiona par la brutalité des histoires et sa responsabilité face aux hommes.
     L'affaire au coeur de ce roman captivant, est celle d'un tout jeune garçon Adam, bientôt 18 ans, atteint d'une leucémie. Une transfusion sanguine pourrait le sauver. Ses parents, témoins de       Jéhovah, refusent tout comme Adam profondément croyant. Mais lui est encore mineur.
    Alors Fiona va le rencontrer sur son lit d'hôpital et découvre un jeune homme sensible, très intelligent, apprenant le piano sur son lit et passionné de poésie.
    Quelque chose se passe mais pas vraiment ce qu'imaginait Fiona et Adam. Fiona ne s'est pas rendu compte du transfert que faisait Adam sur elle et sa vie.
    Elle lui ouvre un monde nouveau, lui qui n'a connu que le huis clos familial et religieux.
   Ce bref roman possède une profondeur réelle et des thèmes majeurs qui prennent beaucoup d'ampleur malgré le début un peu cliché sur le couple de Fion qui traverse un passage à vide en ce moment.
    Mais c'est tout le talent de Ian McEwan de nous tenir en haleine face à cette question d'éthique qui martèle tout au long de la lecture : "Où se trouve l'intérêt de l'enfant ?"
    Doit on répondre par le respect à la foi profonde, aux convictions,  doit on contraindre pour tenter de sauver et faire  appliquer le traitement médical ?
    L'auteur écrit un roman remarquable où l'urgence est cruciale et impose une ambiance oppressante.
   Face à la froideur de la justice, il met en lumière des personnages fragiles et poétiques, juste humains.
Ian McEwan - L'intérêt de l'enfant - Editions Gallimard - traduit de l'anglais par France Camus-Pichon - 240 pages - 18 Euros -



jeudi 3 décembre 2015

Kerry Hudson : La couleur de l'eau

     Lauréat du Prix Femina Etranger en 2015, La couleur de l'eau de Kerry Hudson nous plonge dans un roman social loin de tous les rêves, dans une banlieue pauvre de Londres. 
     David est vigile dans un grand magasin de luxe de la ville. Plutôt gentil, il fait partie des gens qui n'aiment pas se faire remarquer. Il a des envies de départ et de voyages. Après un mariage raté et la perte de sa mère, il vit désormais dans la banlieue de Londres.
     Aléna a quitté sa Sibérie natale sur les conseils d'une amie de sa mère. Elle fuit le chômage et la pauvreté et rêve de réussite professionnelle en Angleterre.
     Dès son arrivée à Londres, elle est prise en charge par une curieuse jeune femme qui lui prend son passeport. Mise sur le marché sordide de la prostitution, elle est achetée par un vieux proxénète infâme et violent, qui en fait sa chose attitrée.
     Le jour où elle peut enfin s'enfuir, elle est sans argent et sans papier, et se retrouve livrée à la dureté de la rue et la peur d'être retrouvée.
     Quand elle commet un vol de chaussures dans le magasin où travaille David, elle est tellement surprise qu'il la relâche qu'elle l'attend le soir après son travail.
     Il l'héberge et vont apprendre à se connaître malgré les secrets de leur vie, et le passé qui rattrape brutalement Aléna. 
     Kerry Hudson dépeint la triste réalité de ces filles venues de l'est qui alimentent le marché de la prostitution. Dans la violence et l'isolement, elles se perdent au vue de tous sans que rien ne peut les sauver.
     Un roman qui se lit bien, le thème est dur, cru parfois mais l'intrigue est finalement très légère et les clichés amoureux nombreux. 
      Les retours en arrière ne pèsent pas sur le lecture et l'originalité est pour le lecteur la connaissance de l'histoire des protagonistes avant eux.
Kerry Hudson - La couleur de l'eau - Editions Philippe Rey - traduction de l'anglais (Royaume Uni) par Florence Levi-Paoloni - 352 pages - 20 Euros
      
   

vendredi 27 novembre 2015

Marisha Pessl : Intérieur nuit

     Sept ans après son premier et talentueux roman (La physique des catastrophes), Marisha Pessl revient avec un nouveau registre, celui du thriller. Tous les ingrédients sont là. Suspens, mystère, rebondissements à n'en plus finir. 
     Scott est un reporter sur la touche depuis sa dernière interview en 1979, du maître du film d'horreur, le réalisteur Cordova où il a été piégé dans ses informations. 
     Mythique et très diabolique, Cordova  ne livre rien de sa vie très privée. Ses films parlent pour lui et dans ce domaine , ses fans ont beaucoup d'imagination.
     Le suicide de sa toute jeune fille, Ashley, pianiste surdouée, donnera l'occasion à Scott de savoir qui est véritablement Cordova, quels étaient les rapports entre le père et sa fille, et que devient le réalisateur, où est-il ?
      Aidé par deux jeunes qui ont vu Ashley quelques jours avant sa mort, il va mener dans les profondeurs d'une enquête qui les obligera à se dépasser.
     Ecrit de façon très cinématographique, l'auteur a fait beaucoup de recherches sur le cinéma, sur la magie.
     Le roman est dense et ressemble à une quête où chacun va se découvrir, et où le malaise persiste jusqu'à la fin dans la recherche de Cordova.
     L'originalité de ce roman initiatique et rempli de mystère, tient dans les pages de documents officiels, extraits de site internet qui mène le lecteur à suivre l'enquête en rendant les personnages réels.
     Peut être un peu trop long, trop de rebondissements aussi qui repoussent à chaque fois la découverte de la vérité et beaucoup de mots en italique mais il faut reconnaître que ça ne gêne pas. La construction littéraire est intéressante.
     Un thriller romanesque à l'humour noir qui frôle le fantastique de façon très sophistiquée.
     Et puis il y a New-York, ville sublimée remplie de délires et de fantasmes, qui nous fait vibrer tout au long de ce récit.
     A lire comme une expérience.
Marisha Pessl - Intérieur nuit - traduit de l'anglais (américain) par Clément Baude - Editions Gallimard - 720 pages - 24.90 Euros




lundi 23 novembre 2015

Tobie Nathan : Ce pays qui te ressemble

Egypte 1925: l'orient immémorial possède encore un goût de rêves et de magie et le Caire est la ville de tous les possibles, de toutes les cultures.
Les communautés se côtoient dans la fierté de leur différence et le respect de chacun. Juifs et Musulmans ensemble, Egyptiens d'abord.
Egypte 1956 : l'islamisme radical des Frères Musulmans sonne la fin des espoirs et les Juifs sont chassés d'Egypte.
Aujourdh'hui, Zahor donne la voix à ce récit bouillonnant et truculent qui nous raconte à travers sa vie de petit juif du vieux ghetto du Caire, l'histoire étonnante de ses parents mais aussi ses rencontres avec des personnages qui l'ont marqué.
Entre le conte oriental envoûtant, rempli de superstitions, de prières magiques, et l'Histoire du pays pendant la guerre mondiale, le lecteur est pris par une lecture très colorée et nostalgique.
Zahor, dont les parents ont formé un couple improbable, lui aveugle à la mémoire phénoménale et récitant le cantique des cantiques et elle un peu possédée, s'est vu confié à une nourrice musulmane dès sa difficile naissance.
Entre jeteuses de sort et pouvoirs des fétiches, il grandit dans le souvenir de sa soeur de lait Masreya.
Les aventures de la vie vont les faire se retrouver, s'aimer, d'un amour interdit par le Coran et dont l'exil marquera la fin.
Et puis, l'amitié forte avec ses amis, complices malgré leur divergence,  l'amènera à reconsidérer son destin.
Tobie Nathan nous plonge dans une page très discutée de l'histoire de l'Egype, dans les coulisses de la vie du roi Farouk, dernier pharaon, et de personnages aux destins ravagés.
Entre passé et présent, entre récit vrai et imaginaire, nous assistons à la fin d'un monde qui n'existe plus. 
L'écriture est fluide et malgré quelques longueurs les mots sont puissants et le récit trouve un écho étrange dans une actualité bouleversée.
La dernière page à elle seule résume admirablement bien le livre et fait vibrer d'émotion.
Zahor prononce les mots des exilés, ceux qui un jour sont partis de leur pays, obligés de tout quitter, pour ceux-là : "Si j'ai quitté l'Egypte, l'Egypte ne m'a jamais quitté".
Tobie Nathas - Ce pays qui te ressemble - Editions Stock - 536 Pages -22.90 Euros



vendredi 20 novembre 2015

Christine Angot : Un amour impossible


      Christine Angot revient sur la fulgurante passion amoureuse de ses parents. Ils vont vivre une relation très particulière.
      Années 50, Chateauroux.
     Rachel est secrétaire et issue d'un milieu populaire et campagnard. Pierre, interprète à la base militaire, est un intellectuel et sa famille fait partie de la grande bourgeoisie.
     Ils vivront une passion qui pourtant dès le départ comportent des limites : pas de mariage, "ils appartiennent à des mondes qui ne se mélangent pas". Pas question d'enfant non plus.
     Un amour très pervers fait d'admiration pour la mère et de rejets pour le père, une emprise épouvantable sur Rachel qui mettra des années à s'en sortir.
     A la naissance de Christine, le couple se sépare puis le père reprend contact avec la mère mais ne veut pas reconnaître l'enfant. Quand il le fera ce sera la fin de leur relation. 
      Les visites très perturbantes de son père mais surtout les vacances où il abusera d'elle, abîment la tendresse et l'amour qu'elle porte à sa mère. Une mère qui n'avait rien vu ou ne voulait rien voir.
      Dans son dernier roman, "Un amour impossible", Christine Angot adopte un ton plus retenu pour évoquer, à travers son enfance, l'histoire de ses parents, Rachel et Pierre.
     Exercice difficile. Le roman fictionnel qu'affectionne particulièrement cette auteure crée  souvent beaucoup de polémiques  dans le monde littéraire. Souvent cru, direct, et émotionnellement choquant, il est sans doute le moyen de prédilection pour soigner ses maux.
     En tout cas ici il n'y a pas de confessions déballées inutilement, seule persiste l'émotion et beaucoup de dignité ressort de ces pages.
     L'auteure dresse une très belle analyse de sa relation avec sa mère. Dans une ultime discussion avec elle, faite de rancoeur et de tendresse, elle trace le portrait de son père, manipulateur et dominateur. 
     Si ce n'est pas le roman qui apaise tout à fait, il en prend le chemin et montre aussi de l'auteure un côté très sensible et touchant.
     Et surtout il interroge sur cet amour impossible qui pourtant fait vibrer les coeurs et les corps jusqu'à la souffrance.
Christine Angot - Un amour impossible - Editions Flammarion - 218 pages - 18 Euros
    
     


mercredi 18 novembre 2015

Laurent Seksik : L'exercice de la médecine

     Léna vit à Paris où elle exerce dans un grand hôpital la spécialité de cancérologue. Médecin réputé, elle mène une vie plutôt solitaire, meurtrie par une douloureuse histoire d'amour.
     Elle s'occupe de son père Tobias. Arrivé à la fin de sa vie, il a toujours inculqué à sa fille l'amour de la médecine. Un art et une passion qui se transmettent dans la famille Kotev depuis plusieurs générations. 
     En traversant les époques et les pays du fonds de la Russie à Berlin, en passant par la Provence, le lecteur suit la destinée des juifs d'Europe, éternels fugitifs, éternels maudits.
     Des époques sombres qui montrent combien la barbarie a toujours un visage humain.
     Dans la Russie tsarine, Pavel parcourt la campagne pour sauver des vies. Les juifs sont cantonnés à un territoire et la moindre félure dans le pouvoir entraîne des représailles envers les juifs, coupables de tous les maux. 
    A Berlin, son fils aîné, Mendel, âgé de12 ans poursuit des études que la Russie leur refuse. Le IIème Reich protège et donne la liberté aux juifs.
     Mendel, accompli le rêve de son père en devenant professeur de médecine à l'hôpital de Berlin. Il ne reverra jamais sa famille assassinée dans un pogrom.
     Les nazis au pouvoir l'obligent à se réfugier en provence avec sa femme et son fils, Tobias.
     Tobias ne pourra pas être médecin en raison de  la folie nazie,mais reste ancré en lui ce savoir, cet amour de la médecine à transmettre absolument.
     Léna l'accomplira elle aussi, et l'occasion lui sera donnée de retrouver une partie de la famille restée en Russie, elle aussi médecin dans l'âme.
     Livre étonnant et bouleversant, qui rend hommage à ces hommes et ces femmes qui consacrent chaque jour à soigner, à sauver des vies.
C'est une profonde observation de l'exercice de la médecine, et de la profonde humanité de ceux qui la pratiquent.
     Plusieurs réflexions habitent cet ouvrage intelligent.
     La part du savoir mais aussi son impuissance et ses limites, la transmission et le devoir de mémoire, l'héritage familial comme un fardeau ou comme une force pour entreprendre.
     Et puis l'auteur dans sa profonde sensibilité et la justesse de ses mots, nous met face à l'Histoire en parcourant l'histoire de cette famille juive dans la tempête qui s'est abattue sur l'Europe et qui à travers le temps s'abat sur eux.
     Rester humain, rester vrai c'est le message de ce livre et ça fait du bien.
Laurent Seksik - L'exercice de la médecine - Editions Flammarion - 380 pages -  20 Euros

mercredi 28 octobre 2015

Larry Brown : Père et fils

     Larry Brown est un écrivain américain du Mississipi, disparu en 2004. Ce roman "Père et fils" montre combien il était attaché au Sud et savait décrire des personnages cabossés par la vie tout en exprimant un grande humanité.
     Il sait analyser avec simplicité et efficacité la réalité et donne à ces personnages l'humanité qui leur est refusée. 
     Dans une petite ville tranquille du Mississipi, Glen est de retour chez lui. Il a passé trois ans en prison pour avoir écrasé un enfant alors qu'il était ivre. 
     C'est un homme rempli de haine et de violence qui monte dans la voiture de Puppy, son frère qui est venu le chercher. Sa mère est morte quand il était en prison, et il en veut à son frère et son père, Virgil de ne pas avoir posé une pierre tombale.
     De vieilles histoires  aussi resurgissent, avec le barman violent du coin et puis le shérif qui s'occupe un peu trop de sa petite amie, son père qui a toujours trompé sa mère. Rien ne vient apaiser l'état d'esprit de Glen y compris son fils qu'il refuse de connaître.
     C'est dans ce coin du Mississipi où tout semble d'apparence calme que deux meurtres sont commis. La difficulté à trouver les coupables amène Glen à régler ses comptes avec le passé.
     C'est un roman très fort tout en nuances, violence et lenteur, beauté et outrages où les personnages ont des secrets enfouis dans un passé commun et qui n'arrivent pas à se reconstruire.
     Ils trimballent avec eux des vies ambiguës et pas très brillantes dont les anciens démons viennent encore hanter leur quotidien.
     L'auteur nous dépeint la vie dans un Sud aux relents de ségrégation et où les hommes et les femmes subissent un monde en pleine agonie. Des portraits de personnages saisis dans leur caricature mais que l'auteur a rendu magnifiques.
     C'est un texte très saisissant et percutant, un roman noir à l'écriture serrée et percutante. De la grande littérature.
Larry Brown - Père et fils - Editions Gallmeister - 416 Pages - 11 Euros
     

Amanda Sthers : Les promesses

     Entre Paris et la Toscane, entre passion et solitude, les regrets d'un amour insaisissable et les promesses d'une vie, Amanda Sthers nous promène sur le fil d'une destinée, celle d'un homme Alexandre, entre ombre et lumière.
     Donnant la voix au narrateur, Alexandre ou Sandro selon le pays, elle déroule tout ce qu'une vie comprend de loupés et de réussite avec délicatesse et humour.
     Né d'un père italien très riche et d'une mère française très pauvre, Alexandre est l'héritier de cette famille bourgeoise richissime et porte l'espoir d'une vie réussie. Son grand-père Nonno, attaché aux traditions, le lui rappelle sans cesse.
     La vie d'Alexandre bascule à 10 ans à la mort de son père par noyade . Il rentre alors en France avec sa mère et se retrouve avec une existence sans repères.
     Envoyé pour un temps chez son grand-père il essaiera en vain, de retrouver la légèreté lumineuse des vacances familiales mais s'en échappera pour mener son destin.
     L'amitié fidèle de ses deux amis l'accompagneront tout au long de sa vie avec mariage, naissance, divorce mais aussi nouvelles amours.
     Jusqu'au jour où Alexandre dans un éblouissant coup de foudre rencontre l'amour de sa vie, Laure. Un amour qui restera platonique, de fuites en rendez-vous manqués, marqué par les promesses aux autres et à la vie.
     L'enterrement de Laure qui ouvre le livre, renvoie Alexandre à ses souvenirs.
     Amanda Sthers se glisse avec beaucoup de justesse dans la peau d'un homme pour montrer ses doutes, sa vie, ses passions.
     Entre passé et présent, elle déroule l'existence d'un homme qui n'a pas compris tout de suite que le temps passait vite et qu'il a manqué sa plus belle histoire d'amour.
     Passionné d'incunables, Alexandre poursuit une sorte de quête pour retrouver un livre d'Italo Calvino ayant appartenu à son père.
Les passages concernant les explications sur les spécialistes des incunables avec la recherche, l'achat et la vente, ainsi que les détails de ces livres rares sont très intéressants.
     C'est un beau roman sur les illusions d'une vie durant laquelle Alexandre devient de plus en plus nostalgique et mélancolique. C'est la recherche de l'amour mais aussi d'un certain idéal, pourtant il fallait si peu pour qu'il y arrive, juste bouger.
Amanda Sthers - Les promesses - Editions Grasset - 306 Pages - 19 Euros




vendredi 23 octobre 2015

Alice Zeniter : Juste avant l'oubli

     Un roman déroutant et très complexe qui sollicite le lecteur sur différents sujets comme la pérennité d'un couple, la connaissance d'un écrivain à travers ses oeuvres, l'énigme d'une mort . Le tout baigné dans l'ambiance si particulière de la vie insulaire.
     Alice Zeniter campe son dernier ouvrage dans les îles étranges et fascinantes des Hébrides.
     Le lecteur est entraîné dans une atmosphère de huis clos tourmenté avec un groupe d'intellectuels fétichistes se retrouvant régulièrement sur l'île pour débattre de leur auteur préféré, Galwin Donnel. 
     Maître incontesté du polar, Donnel a vécu sur cette île en solitaire, depuis son douloureux divorce où il a trouvé la mort d'une façon tragique et mystérieuse. Son corps n'a jamais été retrouvé.
     Emilie, passionnée par son oeuvre est invitée au colloque sur l'île pour participer à une conférence où elle interviendra sur "les femmes" dans ses romans.
     Franck son petit ami depuis 8 ans la rejoint. Infirmier,très impliqué dans son travail, il va profiter de ce séjour pour lui demander de vivre avec lui.
     L'auteur mêle habilement l'histoire compliquée et à fleur de peau de ce couple avec ses non-dits étouffants et la vie chaotique d'un auteur de fiction à travers les universitaires et intellectuels présents qui traquent les moindres "scoop" du mythe.
     En utilisant Wikipédia, la presse, des extraits de livres, des interviews Zéniter crée un écrivain imaginaire tout à fait crédible. C'est réussi. On se prend à noter et vouloir livres ses livres.
     Elle mêle dans des styles d'écriture complètement différents plusieurs histoires qui s'entrecroisent et nous interroge sur ce qu'un écrivain donne ou veut bien donner de lui dans un roman.
     Différents niveaux d'histoires, des personnages en filigrane pour un roman tout en subtilité, qui envoûte le lecteur .
Alice Zeniter - Juste avant l'oubli - Editions Flammarion - 285 pages - 19 Euros



vendredi 9 octobre 2015

Alexandre Seurat : La Maladroite

Alexandre Seurat s'empare d'un fait divers effroyable, celui du calvaire d'une petite fille de 8 ans, enfant maltraitée et battue à mort par ses parents. Elle s'appelait Marina, elle est morte en 2009 sans  que rien ni personne vienne  adoucir un seul jour de sa très courte existence.
Un premier roman très fort et très émouvant où l'auteur donne à cette petite fille martyre, le prénom d'une princesse sans étoile, d'une princesse sans royaume, Diana.
Le livre s'ouvre sur la disparation de Diana, 8 ans et de la description de la petite fille le jour de son enlèvement. Très précise, pour une fillette absente depuis longtemps.
Tout au long de ce court récit des  personnes qui ont connu l'enfant témoignent et racontent, comment elle était et ce qui a pu arriver.
De la grand-mère qui n'avait plus de nouvelles aux institutrices qui remarquaient et notaient ses dégradations physiques en passant par les services sociaux et les gendarmes, les témoignages se succèdent et les blancs et les silences font mal.
Effroi, parce que tout le monde savait et qu'il fallait peut de choses pour la sauver : une administration moins lourde et moins bornée, une action plus conséquente des acteurs sociaux et une urgence que personne n'a donné à cette affaire.
Effroi parce que nous voyons nous aussi les bleus sur le corps, les doigts tordus, la démarche en canard, et le regard de cette petite fille perdue.
Le style se maintient dans une distance ne permettant ni pathos, ni voyeurisme et ça c'est bien.
L'auteur a choisi certainement de ne montrer aucun sentiment extérieur et donne une version très clinique et administrative en enchaînant les récits comme on lirait un procès-verbal.
Il restera une fois le livre l'image de cette petite fille pas comme les autres, la maladroite comme disait ses parents car elle se cognait partout, une enfant martyre et un regard auquel personne n'a répondu.
Et une  question se pose lancinante : que fait-on actuellement face à une situation d'enfance maltraitée ?
Alexandre Seurat - La maladroite - Editions du Rouergue la Brune - 124 pages - 13.80 Euros


Jim Harrison : Péchés capitaux

     Jim Harrison revient ici avec son héros, l'inspecteur Sunderson, découvert avec Grand Maître, son précédent roman. "Péchés Capitaux" le voit à la retraite installé dans un bungalow qu'il vient d'acheter dans le Nord du Michigan.
     Amoureux de la pêche, il compte couler des jours paisibles avec son vieux copain.
     Mais rien n'est simple dans la vie de cet homme divorcé, père adoptif d'une trop jolie jeune fille aimant la bouffe, l'alcool et le sexe, le tout avec excès bien sûr.
     Si beaucoup de meurtres sont commis et qu'une enquête devient indispensable pour l'ex inspecteur Sunderson, l'intrigue ne mène pas ce roman, à la limite elle n'a pas grand intérêt.
     Il est question ici de violence, la violence profonde qui fait partie selon l'auteur de la constitution américaine, son huitième péché capital.
    L'auteur lui même amoureux des grands espaces, de la nature et de la pêche nous raconte une fois de plus l'Amérique dans ses paradoxes. L'ultra puritanisme abrutissant face à la réalité violente de la société habitent ce livre.
     Les personnages sont à l'image de Harrison et portent en eux une réflexion profonde sur la vie, la vieillesse, l'alcool, les thèmes chers à l'auteur.
     L'auteur évoque aussi la littérature et son pouvoir, l'inspecteur Sunderson s'y laisse prendre et écrire sur ce fameux huitième péché capital.
     Alors peut-être pas, le meilleur Harrison si l'on recherche une intrigue et un suspense bien ficelés, mais un excellent roman pour ceux qui aiment ce grand auteur qui atteint ici la perfection dans son style.
     Un style à lui, unique, que l'on découvre plus direct, rempli d'humour et de désespoir à l'image de cette Amérique où il vit.
     A lire pour ce Grand Monsieur,
Jim Harrison - Péchés capitaux - Editions Flammarion - traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Brice Matthieussent - 350 pages - 21 Euros



samedi 3 octobre 2015

Toni Morrison : Délivrances

     "Délivrances" est le 11ème roman de Toni Morrison,  auteur remarquable et Prix Nobel de la Littérature en 1993. A la différence des autres romans celui-ci est ancré dans une Amérique contemporaine. 
     L'auteur évoque ici, avec un regard triste et profondément pessimiste, les violences faites à l'enfance, la négligence perverse des adultes trop égoïstes pour comprendre  et les failles irrémédiables que de tels comportements entraînent. 
      Sur fond de racisme et de discrimination, elle brosse le portrait d'une Amérique au  prise avec ses démons de toujours.
     A sa naissance Lula-Ann est beaucoup trop noire, trop sombre. Pour ses parents, mulâtres au teint très clair, c'est un outrage, une catastrophe. Le père quitte le foyer et la mère sera dans l'incapacité de donner le moindre amour à sa fille.        Sa couleur de  peau lui renvoie le plus profond dégoût. La douleur de la peau trop noire.
     Adulte, Lula-Ann est devenue Bride, une très belle femme à la peau superbement sombre.
     Quand son amoureux, Booker la quitte en lui faisant comprendre qu'elle n'est pas la femme qu'il veut, Bride se sent moralement et physiquement anéantie. Le passé revient la bousculer et elle se lancera sur les routes de sa vérité en quittant pour un temps son travail.
     Des délivrances, il y en aura pour elle la petite fille qui a tout fait, y compris une accusation terrible pour sentir la main de sa mère toucher sa peau, pour Booker qui pansera ses blessures et fera le deuil de son frère victime de la folie des adultes. Délivrance du mensonge pour permettre de continuer un peu moins mal qu'avant.
     Beaucoup d'enfants habitent ce roman, enfants meurtris, enlevés, violés, pas aimés, blancs et noirs, vivant ou pas.
     Toni Morrison martèle les douleurs, crie les innocences bafouées, revendique la couleur de peau et avec audace et sensibilité fait de ses romans un hymne à la mémoire des Noirs.
     Dans un récit à l'écriture épurée, Toni Morrison mêle le fantastique comme toujours et c'est un plaisir. Il rend la réflexion plus profonde, et montre combien l'oubli et le pardon sont difficiles.
     C'est l'histoire d'un beau couple aussi, celui de Bride et Bokker qui balaie les mensonges pour sortir des non-dits et qui porte en eux désormais un espoir lumineux.
     A lire parce que Toni Morrison possède une sensibilité unique.
Toni Morrison - Délivrances - traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Christine Laferrière -Editions Christian Bourgois - 200 pages - 18 Euros 


samedi 19 septembre 2015

Jeanne Benameur : Otages intimes

     Dans son dernier roman Jeanne Benameur nous emporte sur les traces de l'intime, comme toujours ses mots frôlent les sens, tous les sens.
     Elle nous plonge dans une histoire émouvante, où un homme, Etienne reporter-photographe, entame une douloureuse reconstruction après avoir été otage dans un pays en guerre.
     Libéré, il part aux sources de son enfance, dans son village près de sa mère et de ses deux amis.
     Enzo, l'ami de toujours, travaille le bois et Jofranka, l'orpheline qui a quitté le village pour devenir avocate auprès de la cour pénale de la Haye.
     Ce sont des personnages au tournant de leur vie, avec des failles et des fêlures.
     Etienne, comme son père, est lumineux dans les départs, il ne vit que dans la possibilité d'un ailleurs, d'un autre lendemain.
     La séquestration, l'humiliation, l'absence de liberté l'ont amené à revisiter sa vie et celle de ses proches. Le regard est différent mais l'envie est toujours là.
     Enzo, celui qui est resté, l'homme blessé et l'ami fidèle. Lui aussi prendra un autre départ. Tout est possible.
     Jofranka, la petite fille, l'orpheline, celle qui vient de loin, l'adoptée. Une femme à la limite de l'amour qui a choisi de défendre celles qui ont été meurtries à jamais.
     Le premier lien entre eux, la musique, avant d'en découvrir d'autres, plus intimes et plus violents.
     Et le style de Jeanne Benameur, ses mots qui nous parlent de souffrance, d'amour, de vie et de mort.
     Les thèmes sont nombreux et touchent au plus profond de l'homme, de ses envies de ses manques.
     Il y a bien sûr la question de la survie face à la barbarie mais une question a été abordée et qui m'a tout particulièrement touchée.
     Celle de la souffrance de celui ou celle qui attend, de la tristesse de la solitude de celui ou celle qui n'a pas choisi de partir et qui angoisse au départ de l'autre. Cette angoissante attente qui détruit.
     Un très beau livre, un voyage dans les mots, un voyage humain.
Jeanne Benameur - Otages intimes - Editions Actes Sud - 192 pages - 18.80 Euros 


vendredi 18 septembre 2015

Delphine de Vigan : D'après une histoire vraie

     Un livre très attendu de l'auteur de "Rien ne s'oppose à la nuit", dans lequel Delphine de Vigan raconte "une histoire vraie", celle de sa mère et de sa famille. Après un immense succès, l'angoisse de la page blanche apparaît. Que peut-on écrire après ça ?
     C'est cette histoire là que Delphine de Vigan décide de nous raconter ici. "D'après une histoire vraie" met en scène l'auteur remplie de doute et assaillie par les questions du public sur sa prochaine oeuvre. Va-t-elle poursuivre dans la biographie ou innover avec une fiction ?
     Elle fait la connaissance d'une jeune femme L de son âge, qui écrit des biographies pour artistes, très charismatique. Elles deviennent amies et L est présente dans sa vie même si ses proches ne la connaissent pas, parfois elles se ressemblent trop.
     Delphine de Vigan, doute de plus en plus sur le sujet de son prochain livre et sur sa fonction d'écrivain. L la pousse dans ses doutes, l'accule dans son refus d'écrire, prend un peu plus le pouvoir sur elle, d'une façon perverse.
     Victime d'une profonde dépression, Delphine de Vigan s'en sort in extremis...
     Une histoire simple, très simple, si ce n'est que l'auteur nous manipule admirablement.
     Je n'en dirai pas plus, c'est tout simplement bluffant et réussi.
     Les exergues des chapitres nous plongent dans un suspense grandissant, puisqu'il s'agit des morceaux choisis de "Misery" de Stephen King.
     Alors fiction ou histoire vraie ? 
     Delphine de Vigan a un talent d'écrivain extraordinaire pour nous captiver tout au long de ce récit hautement psychologique.
A lire absolument.
Delphine de Vigan - D'après une histoire vraie - Editions J.C. Lattès - 482 pages - 20 Euros

vendredi 4 septembre 2015

Sorj Chalandon : Profession du père

     En donnant la parole à Emile, le petit garçon qu'il a été, Sorj Chalandon fait ressusciter sans doute pour l'ultime fois, l'image de son père.
     En 1960, Emile a douze ans et vit entre son père et sa mère. Trinité familiale qui cache bien des secrets, insoupçonnables et insoupçonnés.
     André Choulans, le père, ancien conseiller intime de de Gaulle, est déçu par la trahison du grand homme quand ce dernier cède l'Algérie aux algériens.
     Devenu au fil des années, l'éminence grise au sein des services secrets le père s'est vu confié de nombreuses missions et a accumulé beaucoup de métiers.
     Une de ses dernières missions, tuer le Général en s'alliant aux généraux du putsch.
     Pour cela ils ont besoin de sang neuf, et André recrute son fils. Il est temps qu'il apprenne qui est son père.
     Emile découvre stupéfait son père, ce héros qu'il vénère et admire et aime. Avec un regard rempli d'illusions il refuse de voir les incohérences qui se jouent sous ses yeux.
     Mais chaque vie si brillante soit elle possède les plus sombres ténèbres, et André fait régner la terreur et l'angoisse dans son foyer.
     Violent, colérique le père fait subir à l'enfant des entraînements en pleine nuit, le prive de manger et le charge de déposer du courrier ultra secret à l'autre de bout de la ville et le frappe.
     Ce récit pourrait être très  drôle et bourré d'humour si ce n'est que le père, et le lecteur le comprend très vite, est un grand malade.
     Mythomane, complètement paranoïaque, il a isolé sa femme et son fils de toute famille, amis, relations. C'est un grand malade psychiatrique que le manque de soins entraîne dans une spirale de plus en plus délirante.
     Ce huis clos amer et étouffant, au sein de cette cellule familiale meurtrie, frappe le lecteur par la justesse du ton et la force du texte.
     Triste, infiniment triste, l'enfance volée de ce petit Emile entre un père violent et malade et une mère spectatrice consentante et apeurée.
     De cet amour manqué et trahi, le narrateur/auteur en sortira en réparant la beauté des tableaux auprès de sa femme et de son enfant, en redonnant des couleurs à la vie et à l'amour. 
     Un véritable coup de coeur pour ce récit admirablement bien écrit, bouleversant de retenue.
     De ce texte sombre, Chalandon a le talent de donner au lecteur, qui tremble pour ce petit Emile, la lumière de l'espoir. 
Sorj Chalandon - Profession du père - Editions Grasset - 320 pages - 19 Euros





mercredi 2 septembre 2015

Joyce Carol Oates : Les Chutes

     Joyce Carol Oates dépeint dans ce roman le portrait d'une famille américaine des années 1950 à 1980. Des années 50 où le rêve américain avait la valeur d'un futur heureux jusqu'aux années 80 où l'Amérique est en proie à ses démons du modernisme à outrage et commence à sombrer.
     C'est dans un décor hautement fabuleux et troublant, les Niagara Falls, où touristes, jeunes mariés et suicidaires viennent goûter le charme vénéneux de ces chutes que se déroule cette histoire psychologique.
     Car l'auteur introduit le lecteur dans les méandres des pensées les plus sombres et les plus nocives des protagonistes où chacun dans les profondeurs de l'âme cache ses secrets et ses fêlures.
     Au centre de ce roman, Ariah, une jeune femme pas vraiment belle mais vraiment névrosée. A la fin de sa nuit de noces, son premier mari Gilbert se suicide en se jetant dans le fleuve.
Errant seule à Niagara Falls, elle attend que les sauveteurs ramènent son corps.
     Dirk, avocat play boy du coin, fils à papa, est fasciné par cette femme rousse au comportement bizarre que les gens surnomment La Veuve Blanche.
     Une passion se noue, folle et inconcevable, entre le beau gosse de riche et la fille de pasteur austère. A la stupéfaction de tous, ils se marient.
     Nous partageons le quotidien de ce couple essayant par tous les moyens de fuir à sa façon une famille omniprésente et castratrice. 
     Le récit prend une tournure radicale, avec l'affaire du Love Canal, où Dirk décide de prendre la défense des pauvres gens exploités par les usines chimiques qui se construisent en amont du fleuve et qui polluent mortellement leurs habitations.
     Abandonné par les siens, par Ariah dont on ne comprend pas l'attitude, il finit par fuir à jamais l'incompréhension des autres.
     L'auteur parle ici de fuite, qu'elle soit par le départ, par l'isolement ou la mort. Beaucoup de questions restent sans réponse et donnent au lecteur un sentiment de malaise.
     Les personnages sont déroutants, les enfants nous touchent un peu plus. Mais l'auteur aime délirer et perdre le lecteur.
     Beaucoup de thèmes sont abordés : l'industrialisation du pays, l'exploitation des travailleurs, la corruption, les classes sociales et des hommes et femmes qui évoluent dans un monde en changement perpétuel.
     Il faut se laisser porter et envahir par cette prose magnifique et ces paysages lancinants même si les mystères restent nombreux.
     Ce livre a obtenu le prix Fémina étranger 2005.
Joyce Carol Oates - Les chutes - traduction Claude SEBAN - 480 pages - 22.80 Euros


vendredi 7 août 2015

Wiley Cash : Les chemins de la rédemption

     Dans une petite ville de Caroline du Nord, deux petites filles Easter et Ruby, 12 et 6 ans, vivent dans un foyer depuis la mort de leur mère par overdose. Leur père a disparu de leur vie et a renoncé à ses droits paternels
     Très liées, elles redoutent de partir en Alaska, chez leurs grands parents maternels qu'elles n'ont jamais rencontrés.
     Quand une nuit, leur père biologique Wade les retrouvent et  les enleve, commence pour eux une fuite où chacun essaiera de retrouver tout ce qu'il a perdu.
     Wade se lance dans une quête éperdue pour tenter de renouer un lien familial depuis longtemps rompu, poursuivi par un ex flic, Brady et un truand, Pruitt chargé de récupérer l'argent.
     Tout essayer quand on a tout perdu, comment aimer un père absent, comment faire renaître une famille idéale.
     Tout est dramatique et sombre et l'écriture rapide et sèche ajoute une note de désespoir à cette esquive ratée.
     Cette étrange famille s'accorde des instants étonnants quand ils se parlent base-ball,  le sport national américain.
     Trois voix vont raconter : Easter jeune adolescente remplie de doutes et de contradictions, Brady ex-flic devenu le tuteur d'Easter et Pruitt, le tueur à gages.
     Chacun à sa manière, avec son langage, le poids du passé et son désir d'avenir décrit les
dérives d'une Amérique où la drogue et la pauvreté font tomber plus d'un.
     Peut-être un peu trop convenu, car rien ne dépasse.
     C'est dommage il manque un peu de consistance et de profondeur, que ce soit dans les personnages ou les paysages.
     C'est une sorte de huis-clos dans une voiture où les codes de l'Amérique surgissent immanquablement  : les grands parkings, la violence présente, les motels perdus, la route qui n'en finit pas.
     Les Appalaches auraient pu fournir une force et une autre dimension à cette histoire où le suspense se fatigue à la longue.
Wiley Cash - Les chemins de la rédemption - traduit de l'américain par Anne-Laure Tissut - Edtions Belfond - 300 pages - 21.50 Euros


lundi 27 juillet 2015

Paula Hawkins : La fille du train

     Premier roman tout à fait réussi pour Paula Hawkins qui nous entraîne dans un thriller psychologique époustouflant. Chaque phrase se répercute sans laisser au lecteur le temps de s'ennuyer un instant, la lecture en devient jubilatoire.
     Nous plongeons dans une intrigue habilement menée et complètement obsessionnelle avec des personnages qui nous surprennent tout au long du récit.
     Trois narratrices, trois voix font écho ici et racontent le déroulement d'un drame qui trouve son origine dans les secrets glauques de couples qui ressemblent pourtant à tout le monde.
     Rachel est la fille du train, qui de la fenêtre de son wagon regarde les gens dans leur maison, particulièrement un couple. Elle leur donne des prénoms, observe et invente leur vie amoureuse. 
     Elle se crée ainsi des histoires pour combler le vide de sa vie actuelle.
     Divorcée, sans enfant, elle boit et quand le désespoir lui fait dépasser la dose, elle en devient amnésique.
     Aussi quand elle apprend par le journal la disparition de la jeune femme aperçue chaque matin dans sa maison, elle est persuadée que quelque chose de grave s'est produit.
     Un peu parano, alcoolique dépressive, elle se lance dans une enquête qui l'entraîne sur les traces de son ex mari auquel elle est toujours très attachée.
     La construction littéraire est absolument redoutable et le suspense est maintenu habilement, on ne peut imaginer la fin de l'histoire.
     L'auteur nous rend compte de la vie de gens ordinaires, vivant dans une banlieue de Londres, avec leurs défauts, leurs mensonges, le poids du passé et leurs faiblesses.
     Rachel est un personnage touchant, remplie de détresse. Submergée par son désespoir, malgré certaines résolutions, elle n'arrive pas à se reconstruire.
     La narration des trois voix féminines est très originale.
     Malgré quelques longueurs tout à fait acceptables, le suspense et les nombreux évènements restent tout à fait crédibles.
Peu de personnages mais beaucoup de relations et de chemins qui se croisent pour notre plus grand plaisir.
     Le personnage de Rachel peut agacer par son attachement obsessionnel à son mari qui l'a pourtant honteusement jetée.
     Mais en lisant ce livre, on se dit que parfois c'est vrai on aime regarder ces fenêtres allumées le soir et se dire que peut être dans ces maisons.....
Paula Hawkins - La fille du train - traduit de l'anglais par Corinne Daniellot - Ed. Sonatine - 380 pages - 21 Euros




jeudi 16 juillet 2015

Mitsuyo Kakuta : La Cigale du huitième jour

     Un matin de février 1985, à Tokyo Kiwako pénètre dans un appartement où se trouve un bébé seul, en pleurs. Elle le kidnappe, en fait son enfant et devient sa mère, elle lui donne le nom de Kaoru.
     Ainsi commence pour elle et lenfant une cavale qui durera 3 ans, pendant lesquels la jeune femme cachera son identité et celle du bébé afin de ne pas être retrouvée par la police.
     A travers l'archipel, Kiwako fait toutes sortes de rencontres et se trouve confrontée à des situations difficiles.
     Pourtant, elle arrive à créer pour Kaoru un cocon de protection et d'amour, malgré une fuite de plus en plus aléatoire.
      Se noue alors entre la fugitive et l'enfant un lien d'amour filial et de tendresse très fort.
     Par besoin de protection, elle cherche refuge dans une secte bien particulière, qui n'accepte que des femmes et des enfants.
     Sa cavale prend fin au bout de trois ans. La seconde partie du livre confronte les interprétation des autres protagonistes de l'affaire et nous délivre ce qui s'est passé après l'arrestation de Kiwaku.
     Le lecteur apprend les zones d'ombre de ce dramatique enlèvement et se fait une opinion sur les parents, découvre l'identité du bébé et retrouve Kaoru à l'âge adulte où la quête de la mère prend des chemins très surprenants.
     Beaucoup de suspense et de poésie dans ce roman très bien construit.
     Les thèmes sont nombreux et la réflexion profonde. C'est un extraordinaire voyage dans le Japon avec ses coutumes ancestrales et sa modernité parfois dérangeante. La place de la femme dans la société et dans le couple est très habilement dépeint, et l'amour fait la part belle à cette histoire.
     L'auteur avec intelligence nous interroge sur le couple, le désir d'enfant, la transmission. Elle arrive même à casser les codes de la culpabilité.
     C'est un très beau roman, où les phrases nous emportent dans un récit riche en réflexions et dans une traversée difficile de la vie.
     La littérature japonaise possède cette beauté qui nous fait aimer les mots, les phrases et nous fait vibrer d'émotions vives.
     Pour de qui est du titre absolument magique, je laisse le mystère entier.
     Lisez....
Mitsuyo Kakuta - La Cigale du huitième jour - traduit du japonais par Isabelle Sakaï - Editions Actes Sud - 352 pages - 22.80 Euros
     

mercredi 15 juillet 2015

Michèle Gazier - Pierre Lepape : Noir et Or

     Une couverture très tape à l'oeil pour ce roman écrit à quatre mains qui narre une histoire de revanche sociale et d'ambition démesurée, celle d'une jeune femme de 17 ans, Juliette.
     Elle est la narratrice et se confesse tout au long de ce récit, et le lecteur prend conscience très vite que quelque chose s'est passé.
     Elle est issue d'un milieu social très modeste, provincial, avec un père jardinier et une mère caissière d'origine algérienne.             Avec froideur et déterminisme, elle leur tourne le dos afin de gravir les étapes et atteindre le sommet de la réussite :  gagner sa place dans le monde du pouvoir.
    Une mention "très bien" au bac va lui permettre de faire ce premier pas en intégrant la très convoitée école de Science Po à Paris.
     Trop belle, trop brillante et trop ambitieuse. Rien, ni personne ne lui résiste.
     Gràce à un ami elle est logée à Paris,  chez le conseiller du ministre de la Santé. Elle fait son stage dans son cabinet et met en place une époustouflante fraude aux médicaments périmés à destination des pays africains. Le conseiller jubile et savoure les futures retombées financières et politiques de ce dispositif tout à fait illégal.
     Très vite elle devient sa maîtresse et aucun état d'âme ni sentiment ne l'encombre.
     Le conseiller, un peu sur le retour, tombe évidemment sous le charme et la dépendance de cette toute jeune fille.
     Un autre stage auprès d'une grande banque à Genève, lui révélera la puissance du monde de la finance et là elle y séduira le fils de la famille.
     Mais très vite elle est rattrapée par ses turpitudes avec l'amant parisien et tout s'écroulera pour elle.
     La fin est caricaturale mais correspond bien à la froideur et la distance dont Juliette témoigne tout au long de sa confession.
     La comparaison avec le roman de Stendhal dont les auteurs font référence s'arrête vraiment au titre.
     Le personnage de Juliette, froid et déterminé, n'évolue pas. Juliette ne possède aucune profondeur. On s'attend à une manipulation de grande envergure dans ce monde de requins mais l'intelligence et la soif de pouvoir de Juliette sont vite stoppées.
     Le portrait social de Juliette tombe dans un cliché grossier et les hommes se sont pas très brillants, surtout quand ils sortent du sérail.
     La jeune fille n'avance pas loin dans cette réussite, deux stages et tout se referme pour elle.
     Le récit est celui d'une histoire d'amour et de sexe qui finit mal et où la jalousie est bien mal placée.
     Le style est direct et clair et l'histoire très courte se lit facilement.
Michèle Gazier, Pierre Lepape - Noir et Or - Editions Seuil - 176 pages - 16.50 Euros



lundi 6 juillet 2015

Mark Henshaw : Le kimono de neige


     Auguste Jovert vient juste de prendre sa retraite d'inspecteur de police. Il habite Paris et se rend vite compte que les journées risquent d'être longues maintenant.
    Mais il n'a pas vraiment le temps  de savourer cette tranquillité.
    D'abord, une lettre d'Algérie lui apprend qu'il est le père d'une une jeune femme algérienne, Mathilde et le replonge dans un passé qu'il voulait enfoui.
    Ensuite, son voisin un vieux professeur de droit japonais, Omura, vient lui rendre visite un soir et se confie à lui. Ce dernier lui parle de sa vie et de sa relation très perturbante  avec son ami de jeunesse Katsuo, devenu écrivain reconnu et sans morale.
    Jovert devient alors le dépositaire de ses souvenirs au Japon  et lui revient à la mémoire sa jeunesse en Algérie, pendant les évènements, et les personnes qui ont croisé sa vie.
    Articulé autour de trois hommes, complètement différents, le récit prend vite l'allure d'un thriller haletant.
    Omura est un conteur mais aussi un comédien. Son récit grouillant d'indices égare souvent.
    Détaillés et fouillés les portraits des protagonistes de l'histoire nous perdent dans le labyrinthe de la mémoire où les détails les plus banals prennent une importance au fil du récit.
    Si Jovert et Omura ne semblent rien avoir en commun, leurs destinées se sont construites sur de douloureux et tragiques évènements.
    Écrit par un auteur australien, Mark Henshaw, ce roman emprunte beaucoup du style japonais.
    Lent et précis, contemplatif et violent, poétique et troublant, il nous captive pourtant comme un vrai thriller psychologique.
    Des zones d'ombre persistent pourtant, Jovert ne dit rien sur sa femme et son fils disparus tragiquement, rien sur la mère de Mathilde jeune femme rencontrée à Sétif en 1960.
    Le fil du récit nous interroge sur l'amour bien sûr mais aussi l'amitié et la trahison, l'ambition et le mensonge, la culpabilité et le jugement.
    Un roman fort bien mené dont les personnages gardent un certain secret dans une fin à l'extraordinaire rebondissement.
    A lire.
Mark Henshaw - Le Kimono de neige traduit de l'anglais (Australie) Aurélie Tronchet - Edtions Bourgois - 400 Pages - 20 Euros

vendredi 3 juillet 2015

Isabelle Autissier : Soudain, seuls


     Isabelle Autissier est une navigatrice hors pair, première femme à avoir fait le tour du monde en solitaire et en course. Femme multiple, elle nous ravit quand elle prend la plume.
     Son écriture lui ressemble, humaine et riche de ses expériences et de son amour des paysages sans fin.
     Dans son dernier récit, elle nous embarque sur le voilier de deux jeunes trentenaires, Louise et Ludovic.
     Une vie parisienne trop bien réglée, un couple qui commence à ronronner et la confusion des sentiments qui pointe les amènent à tenter la plus belle aventure de leur vie.
     Une année sabbatique à bord de leur voilier "Jason" leur permettra de regagner leurs pénates sereinement.
     Alors qu'ils accostent une petite île perdue entre La Patagonie et le Cap Horn, ils sont victimes d'une violente tempête qui les obligent à y passer la nuit.
     Mais au matin, leur bateau au mouillage dans la crique a complètement disparu et les voilà naufragés d'un nouveau monde.
     Cette île interdite à l'accostage, est une ancienne base baleinière, laissée à l'abandon, aux phoques, aux otaries et rats.La nature a repris ses droits et les chercheurs y reviennent quelques mois, au printemps.
     L'île sauvage aux paysages éblouissants devient vite hostile et l'escale vire au cauchemar  quand le couple se rend compte qu'il est face aux éléments et surtout à lui-même.
Survivre devient au jour le jour une obsession épuisante, se nourrir, subir le froid extrême éreinte les plus solides constitutions.
     Les pages nous renvoient les odeurs et le goût de l'otarie et des manchots que nos héros tuent, dépècent et mangent.
     La peur, le froid, la solitude, la faim viennent à bout de tout et l'amour ne peut suffire quand la vie dépend d'une certaine audace que l'autre n'a pas ou plus.
      Le retour à la vie est difficile quand l'expérience a bouleversé l'intime et que les explications cachent des secrets inavouables.
     Pour avoir connu ces latitudes et ces paysages, Isabelle Autissier sait nous rendre l'atmosphère des grands espaces qu'elle aime.
     La complexité du couple est bien analysée et face à la nature, à la mer, la vérité ne peut être dissimulée longtemps.
     Femme de talent et d'une profonde gentillesse, j'ai eu l'immense plaisir de la rencontrer et de l'interviewer pour son roman "L'amant de Patagonie".
     Bravo Madame Autissier, faites nous vibrer encore.
Isabelle Autisser - Soudain, seuls - Editions Stock - 250 pages - 18,50 Euros


vendredi 26 juin 2015

Milena Busquets : Ca aussi, ça passera

     Le livre de chevet de l'été est arrivé avec la sortie du livre de Milena Busquets, "ça aussi, ça passera".
     Édité dans la très belle collection du Monde de Gallimard, le récit semble prometteur. Et pourtant... on arrive presque à s'ennuyer du destin de cette jeune femme, Blanca, la narratrice.
      Blanca, la quarantaine, vient de perdre sa mère après une longue maladie.
     Très éprouvée, elle n'arrive pas à surmonter le deuil. De sa mère qui "ne portera plus un regard sur elle", mais à qui elle continue de parler et d'évoquer, elle dira qu'elle était "la femme de sa vie".
     Une mère belle, libre mais autoritaire et égoïste dont l'évocation et les souvenirs tenaillent Blanca dans une tristesse et une solitude profonde.
    Pour faire son deuil et se sortir de ce moment douloureux, elle décide d'occuper la maison familiale de Cadaquès.
   Premier été sans sa mère, c'est accompagnée de ses deux garçons, des deux pères différents, de ses amies et aussi d'amants présents et à venir que Blanca parviendra à rester dans la vie.
      Le chagrin, le deuil, l'amour et le bonheur ;  ça aussi, ça passera. Aussi elle fera de cet été sans elle, celui de la quête de ses sens.
      Récit de l'intime, de la chaleur des jours et des nuits, des rencontres qui se font et se défont et du sexe qui guérit même fugitivement tous les maux.
     Blanca se veut frivole, légère à la vie et aux autres. C'est un hommage à la fête, à l'amour et à une certaine façon de considérer la vie comme un jeu. Un jeu qu'il faut vivre parce qu'un jour tout s'arrête.
     Il y a beaucoup de thèmes chers aux vacances et au soleil, comme la séduction, l'amitié avec ces repas bien arrosés, mais aussi le chagrin, la solitude et la jalousie.
     Quelques phrases se veulent des pensées profondes, mais l'histoire dans son ensemble reste trop superficielle.
     Peut-être comme Blanca, même si le chagrin et l'amour qu'elle porte à sa mère sont authentiques, le reste baigne dans une atmosphère très futile.
Milena Busquets - Ca aussi, ça passera - Editions Gallimard "Du monde entier" - 192 pages - 17 Euros

mardi 23 juin 2015

Ron Rash : Incandescences

     Ron Rash fait partie des grands auteurs américains contemporains. Né en 1953 en Caroline du Sud, il a choisi la nouvelle comme genre littéraire à son dernier ouvrage.
     Avec certaines nuances dans la qualité, elles possèdent toute le style Ron Rash dont l'écriture nette nous transporte sur ces terre oubliées du rêve américain.
     Nourries de la nature brute et sauvage des Appalaches, qu'il connaît bien, les nouvelles racontent à des périodes et des saisons différentes la vie de gens pauvres tous  porteurs de valeurs humaines, mais qui malgré eux sont confrontés à leur délitement.
     De la guerre de Sécession en passant par les années 50, les personnages depuis leur naissance se battent pour survivre, dans la misère et la violence, la mort devient parfois nécessaire.
     Beaucoup de misère et des destins qui basculent dans le meilleur comme dans le pire. On y vole des oeufs pour ne pas mourir de faim, on pille des tombes pour soigner sa mère.
     Du courage et un certaine pugnacité pour s'en sortir malgré la Grande Dépression qui a plongé les habitants de cette contrée dans la plus grande des misères.
     Et puis, la chute de ces êtres perdus à qui il n'a pas été beaucoup donné.
     Beaucoup de méthamphétamine pour aider à se sortir d'un quotidien sans horizon. La nouvelle "l'Envol" bouleverse par l'amour de ce petit garçon pour ses parents perdus dans la déchéance de la drogue. Un style poétique pour une fin terrible, un amour impossible à donner.
     Dans ces nouvelles, Ron Rash nous transmet l'esprit de la culture ancienne difficile à concilier avec la société moderne dans laquelle toutes les valeurs ont été bousculées.
     Un livre poignant, très fort pour connaître les contrastes qui font l'Amérique.
Ron Rash - Incandescences - Editions Seuil - 202 Pages - 20 Euros


lundi 15 juin 2015

Anthony Doerr : Toute la lumière que nous ne pouvons voir

     Récompensé par le prestigieux Prix Pulitzer 2015, le dernier roman d'Anthony Doerr, Toute la lumière que nous ne pouvons voir, nous entraîne dans le destin de deux jeunes héros emportés dans les heures les plus sombres de l'Histoire, celles de l'Occupation.
     En Août 1944, Saint Malo reste encore un bastion allemand. Des tracts pleuvent sur la cité corsaire prévenant les habitants de la prochaine attaque des bombardiers américains.
     Le pilonnage sera destructeur mais la ville libérée.
     Dans la maison de son oncle Etienne où elle s'est réfugiée avec son père en 1940, Marie-Laure, jeune aveugle de 16 ans se cache dans une armoire avec un fonds spécial. Rentrée dans la résistance avec son père qui s'est fait arrêté, elle aide son oncle à envoyer des messages à l'aide d'une radio cachée au grenier.
     De son côté, Werner, soldat allemand spécialiste des transmissions radio est chargé de traquer les résistants.
     C'est pendant cette journée décisive que nos héros vont se rencontrer une seule fois pour se perdre à jamais.
     Le récit habilement mené par des chapitres très courts, remonte le temps et alterne l'histoire des deux protagonistes.
     Partant de 1934, les flash back donnent un rythme soutenu et situent les héros dans leurs vies au même moment, en Allemagne pour Werner et en France pour Marie-Laure.
     Werner, jeune allemand aux cheveux blancs, orphelin et génie des transmissions radio, sera remarqué par la Werhmacht. Recruté dans une école d'élite qui lui évitera de finir dans la mine comme son père, il fera partie de cette jeunesse prise dans la barbarie hitlérienne.
     Marie-Laure vit à Paris avec son père, serrurier au Muséum d'Histoire Naturelle. Devenue aveugle, il fera tout pour la protéger et la rendre indépendante.
     Avec une histoire magique de diamant bleu appelé le Sea of Flame, dans les jardins du Muséum d'Histoire Naturelle ou dans la cité malouinne livrée au crépuscule, le lecteur assiste à la marche de l'histoire hantée par le Clair de Lune de Debussy.
     Car ce qui fait la force de ce récit c'est le choix qui est donné à chacun de faire de sa vie une mélodie.
     C'est le questionnement face à la violence et à la haine et à ces rencontres qui restent uniques et durables.
     Un roman qui se lit facilement, un style fluide, simple, un peu trop facile pour un prix que j'aurais aimé plus complexe.
     Mais le livre reste lumineux même si parfois il frôle le mélo.
     La construction en courts chapitres est intéressante parce qu'elle rend le récit addictif mais en le rendant trop prévisible, surtout à la fin.
Anthony Doerr - Toute la lumière que nous ne pouvons voir - Editions Albin Michel - 610 pages - 23.50 Euros

mercredi 3 juin 2015

Henning Mankell : Daisy Sisters

     Suède années 1980. Evior a 39 ans, elle est conductrice de pont roulant, un travail particulièrement dur. Elle a eu trois enfants de pères différents et vit avec Peo, son dernier compagnon, veilleur de nuit.
     Evior est la voix du livre, c'est par elle que passe le récit poignant de sa vie, de celle de sa mère, Elna, mais aussi de ces  femmes qui comme elle ont eu des rêves et des envies.
     C'est tout simplement l'éternelle histoire d'une vie qui débute mal et qui n'arrête pas de dérailler.
     Avec elle, nous  remontons le temps pour comprendre comment tout a commencé, en 1941.
     A 17 ans, Elna et Vivi, décident d'aller se balader en vélo près de la frontière entre la Suède et le Danemark. Elles se surnomment les Daisy Sisters,clin d'oeil à une lointaine Amérique et resteront amies pour toujours.
     C'est la guerre et elles font la connaissance de jeunes soldats suédois.
     Elna subit un viol et tombe enceinte, elle voit son destin bouleversé à jamais. A l'âge de l'insouciance, elle est confrontée à une société figée où l'avortement est illégal. 
     Elle donne naissance à Evior avec qui elle entretiendra des relations difficiles. 
     A son tour Evior décide de prendre sa vie en main. Elle quitte la maison pour devenir une couturière.
     Nous suivons sa vie faite de bonnes et de mauvaises rencontres et d'un chemin difficile.
     Elle fera tout pour ne pas vivre la vie de sa mère, mais le destin la rattrapera tout aussi brutalement.
     Henning Mankell oublie sa verve policière pour nous dépeindre une société en mutation. Si les époques changent, les femmes semblent toujours se débattre avec une réalité souvent cruelle.
     Être femme, mère, épouse, ouvrière et conserver ses rêves et ses envies est très difficile.
     Les personnages aussi évoluent, et l'auteur dépeint parfaitement les idéologies qui restent ancrées comme la difficile égalité dans le travail, la question de l'avortement, la place de la femme dans la société ou tout simplement dans sa propre famille.
     A noter, que c'est le tout premier livre d'Henning Mankell, paru en 1982 et enfin traduit en français.
     Point de légendaire inspecteur Wallander mais une société suédoise décortiquée, fouillée qui dépeint la condition féminine et ouvrière.
     C'est sombre et cruel, souvent triste mais l'histoire de ces femmes est touchante.
     On reste derrière elles, juste au cas où....
Henning Mankell - Daisy Sisters - Editions Seuil - 522 pages - 22.50 Euros




mardi 19 mai 2015

Sasha Arango : La vérité et autres mensonges

    

    Dans son dernier livre l'écrivain et journaliste allemand, Sasha Arango, met en scène un héros sorti de nulle part.
    Henry Hayden est un auteur reconnu de best-sellers, il mène une vie très luxueuse entre sa femme, Martha, très effacée et sa brillante et lumineuse maîtresse et éditrice, Betty.
    Mais Hayden vit dans son univers et a bâti sa vie sur une imposture. C'est sa femme qui écrit les livres qui lui ont donné la renommée et la sécurité financière.
    Aussi quand sa maîtresse lui apprend qu'elle est enceinte et lui demande de prendre ses responsabilités. Il accepte et est prêt à tout dire à sa femme. Mais il comprend très vite tout ce qu'il va perdre. 
    Imposteur et manipulateur, Henry Hayden. Il imagine et met en place la disparition de Betty.
    Rien ne se passe comme il le souhaite et c'est sa femme qui disparaît, emportant avec elle la fin du dernier roman des fabuleuses aventures de son héros Franck Ellis.
    De Franck Hayden on ne sait rien, sauf qu'il a été malheureux pendant son enfance.
    Le récit alterne le présent où il échafaude des plans pour se sortir de situations de plus en plus embarrassantes et le passé qui revient en flash pour tenter d'éclairer une personnalité très ambiguë.
    L'histoire aurait pu être diabolique si l'auteur avait apporté de l'épaisseur au personnage de Henry. Tout au long du livre, le lecteur attend l'explication de ses actes par son passé mis à jour.
On reste malheureusement sur notre faim et le texte perd une intensité vraiment dramatique.   
     On se saura rien de lui jusqu'au bout même si les échappatoires prises par ce héros semblent complètement loufoques comme la chasse à la martre dans les combles de sa maison, il n'en reste pas moins une frustration de lecture. Le texte manque d'épaisseur dans les actions.
     Les personnages secondaires ne sont pas fouillées et ne servent qu'à mettre en lumière Henry.
     Il n'en reste pas moins une bonne intrigue à la lecture facile.
     La plume très sérieuse de l'auteur nous fait pénètrer dans les coulisses des maisons d'édition mais et c'est dommage ne dévoile en rien l'âme de ce manipulateur.
Sasha Arango - La vérité et autres mensonges -  Editions Albin Michel - 336 pages - 20 Euros

lundi 18 mai 2015

Jean-Christophe Rufin : Check-Point

     Un check-point signifie point de contrôle dans un pays en guerre, une sorte de frontière fiévreuse où les zones ethniques évoluent et se surveillent.
     Un mot devenu tristement universel dans les actualités parce que le monde regorge de guerres et de sang.
     Un mot qui frappe fort et qui nous emmène sur les traces de cinq bénévoles confinés dans deux camions pour apporter des vivres et des médicaments aux Bosniaques.
     Nous sommes en 1995, et le conflit fait rage. La tension grandit dans ce convoi humanitaire, une sorte de "huis-clos roulant"  vers la barbarie.
     Maud, la seule femme du groupe, a embrassé la cause humanitaire pour mieux fuir sa famille et aussi son mal-être. C'est certainement la plus idéaliste du groupe.
     Sont présents également,le chef d'équipe accro aux joints, deux anciens militaires de l'Onu, et un ancien agent des services secrets. 
     Chacun tout au long de ce voyage révélera sa personnalité ainsi que les objectifs et raisons de son engagement humanitaire.
      A la découverts d'explosifs dans le chargement, le récit bascule dans un suspense très bien mené qui nous interroge sur la neutralité même de ces actions.
     Avec son passé de French Doctor, Rufin a les moyens de nous plonger dans un récit tout à fait vrai et fort.
     Les personnages sont complexes et l'auteur explore bien les méandres de leurs failles et de leurs peurs.
     Entre le roman d'aventures et le témoignage engagé, l'auteur signe là un ouvrage qui montre le côté sombre de l'humanitaire.
     Jean-Christophe Rufin maîtrise parfaitement les mots et son style nous ravit toujours.
     La question reste posée : Les opérations humanitaires servent-elles à apporter uniquement des vivres et des médicaments ou les moyens pour que les peuples opprimés puissent se défendre ?
     Une question d'actualités qui nous hante une fois le livre refermé.
Jean-Christophe Rufin - Check-Point - Editions Gallimard - 386 pages - 21 Euros
     

dimanche 3 mai 2015

Cécile Huguenin : La saison des mangues

     Dans ce très court roman, Cécile Huguenin nous brosse avec délicatesse les portraits de trois femmes.
     Sur trois générations, elles se sont transmis, de mère en fille, cet envie d'ailleurs, le goût pour les voyages et les mangues, les racines et l'exil sur fond d'amour et de renaissance.
     L'histoire commence peu avant l'indépendance de l'Inde en 1947. Pour rembourser les dettes de son père,  Radhika  se voit mariée de force à un major anglais et obligée de vivre en Angleterre.
     Son mari, un homme mal aimant et sans grande envergure, est séduit uniquement par sa beauté.
     A la mort de ce dernier, Kadhika retourne en Inde avec la fille qu'elle a eue de lui, Anita.
Celle ci  rencontre dans le train du retour, un jeune français, François, amoureux de l'Inde, très original et très perturbé, qu'elle épousera plus tard.
     Le couple rentre vivre en France, et Anita doit faire face à la maladie psychiatrique de son mari et l'absence de sa fille, Mira, partie vivre en Afrique.
     Partagée entre différentes cultures, Mira, cherche son identité et son départ pour l'Afrique sera la quête ultime.
     Trois femmes et trois vies à travers trois continents.
     Anita est le fil rouge de ces vies très compliquées. Elle nous raconte avec une infinie tendresse l'existence de ces femmes au destin peu ordinaire marqué par l'exil.
     Le lecteur est emporté dans un voyage à travers le monde et assiste à des rites aussi perturbants que délirants ou alors remplis de sagesse et de lumière.
     Beaucoup de thèmes jalonnent ce livre. Il est question des femmes dans l'Inde coloniale mais aussi en Angleterre et en Afrique, les différentes cultures, les missions humanitaires, les rites magiques mais aussi la folie et la recherche identitaire.
     Les portraits de Radhika et Anita sont trop rapides et  manquent d'explications et de détails.
     La construction est intéressante parce qu'elle maintient la curiosité du lecteur.
     Le récit prend de la profondeur quand Anita parle de sa fille et que le  jeune homme qui l'a connue en Afrique raconte la vie de Mira.
     C'est bouleversant et intense.
     Quand on referme le livre, il nous reste comme une odeur de mangue et une sensation de la poudre dorée du curcuma. Savoureux.          
Cécile Huguenin - La Saison des mangues - Editions Héloïse d'Ormesson - 176 pages - 17 Euros



mercredi 29 avril 2015

Jean Luc Seigle : Je vous écris dans le noir

   En s'emparant d'un fait divers des années 50, le meurtre très médiatisé de Félix Bailly par Pauline Dubuisson, Jean-Luc Seigle signe un portrait émouvant et profond d'une femme au destin brisé.
   Le fait divers a d'ailleurs inspiré à Clouzot un film, La Vérité, où Bardot dans le rôle de Pauline, explose de féminité et de sensualité troublante. Sorti en 1962, il montrait d'elle l'image d'une femme légère et manipulatrice.
   L'auteur, ici écrit à la première personne et prend l'identité de cette femme, pour raconter à travers des cahiers jamais retrouvés, ce qu'elle aurait pu écrire.
   Un travail de recherche, où l'empathie que l'on ressent pour son personnage n'empêche nullement le désir de comprendre et d'approfondir une vie détruite par la faute des hommes.
   Étudiante en médecine, âgée de 23 ans elle tue son amant. A son procès en 1953, la peine de mort est demandée.Condamnée à perpétuité, sortira 9 ans plus tard pour bonne conduite.
   Beaucoup d'injustice et d'acharnement s'abattent sur Pauline. Aucune femme n'est condamnée à mort pour un crime passionnel. C'est surtout son passé que l'on juge,ses moeurs légères, sa liberté, et aussi toutes les femmes tondues à la libération comme elle.
   Victime des hommes, de son père d'abord qui la jette dans les bras dans médecin allemand pour pouvoir nourrir sa famille.Cette relation passionnelle avec son père est la première blessure.
   Arrêtée, battue, violée, tondue à la libération, elle est une fois encore livrée à la haine et la violence des hommes.
   C'est cette vérité que Pauline tentera toute sa vie de dire, et contre laquelle se briseront toutes ses illusions.
   Jean-Luc Seigle émeut par son écriture et sa recherche de vérité. Son style reste toujours fluide et très fort.
   Il y a beaucoup d'émotions dans ce texte, une grande compassion qui nous submerge.
   Bien sûr, Jean-Luc Seigle invente ce qu'elle aurait pu écrire ou dire. Il comble les silences.
   Mais il le fait en nous mettant face à une femme pour laquelle personne n'a eu d'attention, ni de pardon.
   Au fur et à mesure, le récit livre des moments de grande cruauté, quand on découvre le visage du père pas si aimant que ça, l'enfer carcéral, le délitement familial, les amours en fuite.
   Pauline fera tout pour être reconnue, aimée. Elle sera mais mal, très mal.
   La sortie du film de Clouzot la contraint à s'exiler au Maroc. Dernière ligne droite, dernier amour et encore la vérité qu'elle voudra dire et qui va la chavirer à jamais.
   Une vie noire, un destin injuste, une indifférence totale de la part d'une société qui voulait régler ses comptes.
   Jean-Luc Seigle avec maîtrise nous montre toute l'ambiguïté de cette femme qui finalement a toujours été seule.
Jean-Luc Seigle - Je vous écris dans le noir - Editions Flammarion - 240 pages - 18 Euros