Un homme sous un porche s'abritait
Et il a crié ton nom Barbara

Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante, ravie épanouie

Et tu t'es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara...




mardi 31 octobre 2017

Anna Hope : La salle de bal

Le titre léger et flatteur  fait penser à une belle soirée à venir parmi de jeunes gens prometteurs et amoureux, il n'en est rien.
 Ana Hope nous plonge dans l'univers de l'hôpital psychiatrique en 1911.
Celui de Sharston dans le Yorkshire a tout d'une prison. Hommes et femmes sont séparés, les hommes travaillent dehors, ils creusent des tombes, cultivent les champs et les femmes lavent et nettoient à l'intérieur.
Nous suivons le quotidien des internés, malades certes mais aussi indigents, personnes violentes et non contrôlables, profonds déprimés.
La solution ? Mourir ou s'enfuir, essayer de prouver, si c'est possible, que l'on a toute sa tête. Difficile...
A travers le portait de trois internés, et de leur psychiatre très particulier, Ana Hope nous donne à réfléchir à ce que la société bien pensante attend des soins donnés à ces malades qui perturbent l'ordre moral et social.
Tout d'abord il y a Ella, une jeune ouvrière fileuse, exploitée par un travail épuisant et qui ose s'en plaindre. Elle vient juste d'arriver à l'asile.
John, lui est irlandais. Taiseux et taciturne, pauvre aussi, il a craqué suite à la mort de son enfant et s'est enfermé dans une profonde dépression.
Et puis il y a la belle et fantasque, Clémentine, intelligente et brillante. Passionnée de lecture et d'art, elle veut choisir sa vie. Enfermée à la demande de sa famille, pour qu'elle soit apaisée.
Et puis le psychiatre, Charles Fuller, un homme aigri, frustré et ambitieux, cachant d'inavouables pulsions. Recruté par le centre plus pour ses qualités de musicien que pour ses études médicales, il pense que la musique peut apporter la guérison à ses patients.
Aussi le vendredi, dans la plus belle salle a lieu un bal. Hommes et femmes autorisées vont danser et se rencontrer.
John et Ella vont vivre pendant un été de canicule, une passion qui ressemble à l'amour ou à un sauvetage difficile.
Ana Hope s'empare d'un sujet très particulier et qui dérange un peu, celui du traitement de la "folie" au début du 20ème siècle pour contrôler les esprits perturbés, par la stérilisation, par des essais de nouveaux traitements, d'ailleurs Churchill y est favorable.
L'eugénisme, ce mot fait trembler, et pourtant  les nazis l'ont pratiqué mais d'autres y avaient pensé avant.
Terrible 20ème siècle naissant qui voit se profiler les horreurs qu'il a lui-même créées.
Un livre très puissant à la plume sensible, où l'Histoire rejoint toujours la sombre actualité.
Ana Hope - La salle de bal - Editions Gallimard, Collection du monde entier - Traduit de l'anglais par Elodie Leplat - Parution du 17 Août 2017 - 400 Pages - 22 €


lundi 30 octobre 2017

Maxence Fermine : Chaman

Maxence Fermine nous a habitué à une prose très poétique et dans son dernier court roman "Chaman" encore une fois le charme opère. Et c'est réussi.
Richard Adam, est le fils d'un homme blanc et d'une indienne Lakota. Il est charpentier sur les tours d'acier de Duluth dans le nord des Etats-Unis. Comme beaucoup d'hommes de sa race, paraît-il, il est insensible au vertige.
N'ayant ni femme, ni enfant, la mort de sa mère le plonge dans un grand désespoir et le renvoi à sa profonde solitude.
Il va tenir une promesse faite à la défunte, déposer ses cendres où elle est née, dans la réserve indienne de Pine Ridge, dans le Dakota du sud.
A la recherche de son identité il va entamer un voyage initiatique sur les traces de ses origines. Sa rencontre avec les indiens vivant sur la réserve ainsi qu'avec sa famille maternelle va changer le cours de sa vie.
Lors de la cérémonie de remise des cendres à la terre des ancêtres, Richard constate ses dons chamaniques.
Le chemin qu'il entreprend alors le mènera sur une voie nouvelle de renaissance.
C'est un très court roman, où les thèmes abordés sont lourds et empreints de beaucoup de nostalgie. On sent l'empathie de l'auteur pour tous les personnages plongés dans la misère, morale et sociale, souffrant du chômage, de l'alcool et de l'oubli de leur monde.
Les descriptions et les mots de l'auteur sur les paysages et  la nature qui se révèle belle et envoûtante  nous touchent aussi. Dans cette société indienne meurtrie, l'harmonie existe encore dans l'hommage rendu à la nature et dans le souvenir des coutumes ancestrales,  et c'est ce que ressent et recherche Richard.
En étourdissant conteur, Maxence Fermine, nous façonne une fin qui vacille entre magie et mélancolie.
C'est beau, il faut se laisser porter et surprendre par les mots, et la lecture devient un instant de pure merveille. C'est rare et ça fait du bien.
Maxence Fermine - Chaman - Editions Michel Lafon - Parution 12 Octobre 2017 - 131 Pages - 16.95 €


samedi 28 octobre 2017

Richard Wagamese : Jeu blanc

     Jeu blanc est le deuxième roman traduit en France pour l'écrivain Ojibwé de la première nation de Wabaseemoong, dans le nord-ouest de l'Ontario, Richard Wagamese, décédé en mars 2017.
     L'auteur a consacré sa vie à l'écriture afin de  faire connaître et reconnaître la culture indienne au Canada à travers des récits semi-biographiques remplis de complexité et de meurtrissures.
     "Jeu blanc" nous ramène dans le Canada des années 60 et la voix du héros, Saul Indian Horse, nous bouleverse par un récit poignant de l'intime où jeune orphelin, il est confronté à l'absence d'amour au racisme et à la perversion du monde.
     Saul grandit dans sa famille, loin de l'agitation de la civilisation. Dans les montagnes près de l'Ontario, les saisons rythment la vie de la communauté entre pêche et chasse.
     Mais les temps changent et vers le milieu du 20ème siècle, de bons blancs se font un devoir d'éduquer et civiliser ces tribus indigènes, quitte à enlever les jeunes enfants à leurs familles.
     Saul fera partie de ces enfants indiens ayant perdu famille, repères et racines. Inscrits dans une "école religieuse" ils reçoivent le strict minimum d'éducation, le reste est purement et simplement de l'esclavage et de la violence perverse. 
     Saul grandit perdu dans un monde qui lui impose l'oubli de ses croyances et de ses valeurs. Il découvre alors une passion effrénée pour le hockey sur glace, un sport en pleine expansion. Il s'impose dans cette dure discipline et  dans l'équipe malgré son très jeune âge, soutenu par un jeune prêtre faisant partie de l'école.
     Il est tellement doué qu'il est sollicité  pour tenter sa chance au niveau national. Il réussit à être le meilleur faisant de son jeu exceptionnel une revanche sur la vie et l'oubli d'un passé trop dur.

     Racisme et violence, soumission et travail acharné remplissent les journées et ponctuent les matchs, mais tout lui revient et le passé ne peut être tu. La rédemption peut-être lui sera permise.
     Un roman d'une étonnante poésie avec un style et une écriture limpides, l'auteur nous touche et nous transporte dans une nature sauvage que seul l'homme blanc a violée.
     Chaque paragraphe nous initie au hockey, sport violent aux allures de combat de gladiateurs, la foule acclamant le nom de ses héros et nous assène au final le constant de l'humiliation permanente et le racisme envers les indiens.
      Un livre bouleversant mais le plus terrible et c'est pourquoi je conseille vivement la lecture, c'est que nous suivons un sportif de haut niveau, entre gloire et chute, et que je n'ai rien vu, rien vu de la souffrance de Saul, profonde et cachée, ni soupçonné non plus son origine.
      Un peu mal à l'aise en refermant ce livre qui est un véritable coup de cœur.
Richard Wagamese - Jeu blanc -  Editions Zoé - Traduit de l'anglais (Canada) par Christine Raguet - Parution Septembre 2017 - 256 Pages - 20.90 €
      

mercredi 4 octobre 2017

Camille Laurens : La petite danseuse de quatorze ans

     Camille Laurens a choisi de mettre en lumière une sculpture de Degas, mondialement connue, La Petite Danseuse.
     Elle raconte dans cet opus  l'histoire de sa création et tout particulièrement de partir sur les traces du modèle.
     Exposée pour la première fois en 1811, cette oeuvre,en cire à l'origine, a scandalisé : trop vulgaire, trop affreuse, trop arrogante, trop...
     Amatrice et passionnée d'art, l'auteur parle des codes et critères de l'art, de ses normes et surtout d'une époque avec son contexte social, à travers cette oeuvre et son tout jeune modèle  .
     Elle s'appelait Marie, émigrée de Belgique avec sa famille fuyant une trop grande misère.
     Elle avait 14 ans et travaillait comme petit rat à l'Opéra Garnier. Marie qui souffre loin des paillettes, petit rat est un travail de forçat pour les enfants pauvres.
     Les coulisses nous montrent l'envers d'un décor où ces petites filles étaient malheureuses, exploitées et où la pauvreté est implacable.
     Marie a eu une vie de misère, les maigres revenus de la danse l'oblige à chercher d'autres ressources, prostitution mais aussi modèle dans les ateliers.
     Elle le sera pour Degas et deviendra La Petite Danseuse. A jamais.
     Ce qui est intéressant dans ce livre, c'est la recherche de l'identité de Marie dans les registres, elle est là fragile et seule. Qui était-elle, qu'est-elle devenue ?
     L'histoire émeut parce qu'elle est triste, cette sculpture que nous trouvons belle, nous gêne un peu par la souffrance du modèle.
     L'auteur nous emmène derrière le décor, derrière l'apparence et nous présente cette petite danseuse dans toute sa vérité. 
      Pour l'amour de l'art et de la danse, ces petites filles étaient offertes sans état d'âme.
      On s'interroge... Marie nous touche énormément.
      La lecture est assez prenante dans la première et dernière partie, dommage que les détails techniques plombent un peu l'élan avec beaucoup de références notées. Les allusions et comparaisons  familiales qui semblent chères à l'auteur semblent ici en trop.
Camille Laurens - La petite danseuse de quatorze ans - Editions Stock collection La Bleue - Parution 30 Août 2017 - 176 Pages - 17.50 €

vendredi 29 septembre 2017

Philippe Jaenada : La serpe

      En 1941, en pleine période de sombre occupation, un triple meurtre fait scandale.
      Dans un château du Périgord, à Escoire exactement, le père, la tante et la bonne sont massacrés à coup de serpe dans la nuit. Seul survivant de ce carnage, le fils, Henri Girard. Les détails troublants et compromettants portent sur lui et il est accusé des meurtres. En plus, il devient le seul héritier de l'immense fortune familiale.
     Condamné et acquitté, le ténor du barreau de Paris, Maurice Garçon le défend. Le meurtre reste non élucidé.
     Le jeune Henri Girard, enfant gâté et mal aimé, dilapidera la fortune familiale, partira loin, reviendra, sera écrivain, journaliste, militant politique et défendra toute sa vie les causes perdues ou non.
     Il publiera un livre qui lui vaudra gloire et fortune, Le salaire de la peur, et prendra le nom de Georges Arnaud.
     Henri Girard appartient à une famille très aisée, son père veuf très tôt, est archiviste auprès d'un ministre au gouvernement de Vichy. Il aime son fils mais a du mal à le lui montrer.
     L'enfant s'élève dans l'absence de sa mère, qui n'avait pas été acceptée par la famille. Une rancœur tenace s'ajoute à un probable mal être.
     Très intelligent, il affirme un caractère capricieux, colérique et méprisant. Il aime claquer l'argent qu'il ne gagne pas, il boit, fait la fête, se marie très tôt et mène une vie dissolue.
     Les derniers jours passés avec son père, la sœur de celui-ci et la bonne dans le château se termine par ce bain de sang.
     Tout dans cette histoire est prenant, d'abord ce crime non élucidé dans une famille riche, ensuite la période de l'occupation et les activités du gouvernement de Vichy et la personnalité de Henri Girard.
     Nous allons le suivre, le connaître, peut-être même lui trouver des circonstances atténuantes ou pas.
     Les personnages gravitent dans un monde tourmenté, les personnalités croisées sont célèbres.
     Philippe Jaenada a fait un travail remarquable de recherche, d'investigations.  Il mène une véritable enquête pour essayer de comprendre qui était Henri Girard.
     Mais l'auteur utilise une intrigue policière hautement diabolique pour se mettre en avant et partir dans des digressions personnelles et sans intérêt qui fatiguent. 
     Sa vie, sa femme, son fils, ses romans précédents, tout se mêle et donne une lecture qui sur la longueur devient rébarbative et n'en finit pas.
Philippe Jaenada - La serpe - Editions Julliard - Parution 17 Août 2017 - 648 Pages - 23 €



dimanche 24 septembre 2017

Nathan Hill : Les fantômes du vieux pays

     L'histoire se situe en 2011 où Samuel Andresen un jeune professeur de littérature à Chicago apprend par l'avocat de sa mère, Faye,  que cette dernière a agressé avec des petits cailloux le sénateur Packer, républicain, candidat à l'élection présidentielle. 
     L'avocat lui demande d'écrire une lettre attestant toutes les qualités de sa chère maman. Il est d'autant plus surpris qu'il ne l'a plus revue depuis 20 ans, un certain matin où elle a quitté la maison familiale.
     Samuel s'ennuie dans sa vie professionnelle et il espère toujours être un jour le grand écrivain qu'il a failli devenir. En attendant il s'adonne avec excès aux jeux vidéos en ligne où il est le roi des elfes, il est même vraiment très fort.
     Mais l'histoire de Faye, sa mère absente, peut lui être utile pour écrire enfin le livre que son éditeur lui réclame depuis longtemps, sinon Samuel est ruiné.
     Dans une écriture vive et remplie d'humour, l'auteur nous raconte l'histoire des Etats-Unis des années 1969 à 2011. Années sombres pour le rêve américain qui s’enlise dans une guerre au Vietnam dont la jeunesse révoltée ne veut pas et dans un patriotisme qui porte toujours le racisme dans son cœur.
     Ce sont ces années que Samuel va découvrir en menant l'enquête pour découvrir l'histoire de sa mère. Faye qui a vécu une enfance étouffante dans sa famille dans l'Iowa et qui rêvera d'études et d'indépendance à Chicago et qui malheureusement passera à côté de sa vie pour se rendre compte finalement que les plus beaux rêves s'arrangent avec la réalité.
     Le rapprochement entre mère et fils est difficile et la fin très habile et intéressante.
     Les personnages sont nombreux et porteurs de beaucoup de messages et de thèmes forts dans une Amérique au prise avec ses démons. 
     Beaucoup d'histoires se recoupent et peuvent déconcerter le lecteur, parce que pas toujours bien reliées, beaucoup de personnages aussi mais la lecture est intense.
     A la façon d'une enquête ,avec des rebondissements, nous remontons le temps et cherchons avec le héros à savoir qui était au juste cette femme et  qu'a été sa vie et sa quête pendant 20 ans.
     Un grand travail de recherche alimente ce premier roman, de plus de 700 pages, très ambitieux.
Nathan Hill - Les fantômes du vieux pays - Editions Gallimard, collection du Monde Entier - Parution 17 Août 2017 - Traduction de l'Américain par Mathilde Bach - 720 pages - 25 €


vendredi 15 septembre 2017

Jean-Luc Seigle : Femme à la mobylette

                                                     
     Jean-Luc Seigle nous présente une histoire femme, émouvante et belle héroïne blessée par la vie, élevant seule ses trois enfants.
     Son mari l'a quittée pour une autre, plus riche peut être plus belle. Elle est sans travail et se retrouve sans ressources, vivant dans une grande précarité, isolée et risquant de perdre la garde de ses enfants; seule point lumineux de son existence.
     Une description de la France pauvre, du bas, celle qu'on évite de regarder parce qu'elle représente notre plus grande crainte.
     Reine, c'est elle, cette femme un peu naïve, pas vraiment faite pour le monde qui l'entoure. Elle offre aux calamités qui s'abattent sur elle une foi dans l'amour qu'elle porte aux autres. Une femme ordinaire qui remplit son quotidien de poésie.
     Un jour dans un ultime sursaut de courage, elle vide les détritus qui encombrent son jardin, et trouve une mobylette bleue. C'est le déclic, un pas vers le travail, la liberté et pourquoi une autre vie.
     Un roman qui prend des allures de conte quand l'auteur décrit la rencontre amoureuse de Reine avec un homme, lui aussi en rupture d'existence.
     Il décrit là un amour sublimé avec la conscience de toute sa fragilité, entre rêve et réalité.
     Reine chevauche sa mobylette bleue, emportée telle une héroïne antique, mais le quotidien avec ses carcans, ses droits et devoirs reprennent le dessus. Alors Reine s'échappe, roule à n'en plus finir.
      Merci Jean-Luc Seigle de nous emporter aux confins de l'âme humaine, en l’occurrence celle d'une femme au prise d'un quotidien plus que banal. 
      Tout est dit avec une grande sensibilité et beaucoup de délicatesse. Le portrait de cette  femme échouée de la vie, nous reste à l'esprit longtemps après avoir refermé le livre.
Jean-Luc Seigle - Femme à la mobylette -  Editions Flammarion - Parution le 23 Août 2017 - 240 Pages - 19.90 €  


mercredi 13 septembre 2017

Nikos Kavvadias : Le quart

     Le quart représentent quatre heures que les marins passent, seul ou à deux, sur un bateau pour surveiller l'horizon et prévenir des dangers de la mer ou des collisions, afin d'éviter les naufrages.
     Quatre heures d'affilée de jour comme de nuit, où l'attente et la surveillance aiguisent la solitude de l'homme de mer et où les confidences jaillissent.
     Ce sont des histoires d'hommes qui se racontent et se chuchotent, se confient dans l'infini de la mer et des journées passées à bord.
     La nuit les mots deviennent lourds, se remplissent de toutes les vies croisées ou vécues, et accompagnent ces marins au cœur bien rempli.
     Il est question de femmes, de celles rencontrées dans des bouges du bout du monde, de celles déshabillées pour une nuit sans espoir de retour mais aussi de toutes celles qui manquent parce qu'elles sont loin à jamais .
     Les mots pour parler d'elles sont violents et parfois trop crus. Ces femmes, putes ou mères, sont malmenées par la vie et par les rencontres d'un soir. Pourtant il y a de l'amour dans ces bras qui étreignent, dans les regards portés au bout de la nuit.
      Ces souvenirs racontés à ces heures toutes particulières sont au coeur même de l'humain. Il y a beaucoup de force de vérité dans la description de la houle et du mal de mer qui ravage, la chaleur nous fait suffoquer dans les cales.
     Surprenant récit d'un auteur poète, marin lui aussi, unique roman publié par Nikos Kawadias dans les années 50.
     Il connaît la mer et la vie sur ces cargos, les départs vers les villes du bout du monde où les marins ne connaissent que les ports.
     Hommes, vrais mais broyés dans leur solitude et dans les nuits sans fin à se raconter des
aventures remplies de femmes et de petite vérole.
     Un texte difficile à lire, parce qu'à la fin les mots sont dits sans savoir à qui ils sont adressés ni qui les prononce. Le récit va au-delà, on se laisse porter et on écoute, il nous parle.
      C'est un hommage vibrant à l'homme et à sa condition et c'est entre le récit et la fiction, une expérience de lecture rare.
Nikos Kavvadias - Le quart - Editions folio - parution 1954 - Traduit du grec par Michel Saunier - 339 Pages - 8.20 €
  

vendredi 8 septembre 2017

Margaret Atwood : La servante écarlate

     Le roman de Margaret Atwood, écrit en 1985,  plonge le lecteur dans une société américaine où le pouvoir est tombé entre les mains de fanatiques religieux, annihilant toute liberté et imposant aux femmes une vie de soumission et surveillance absolue en raison d'un manque de natalité dans la population.
     Livre dystopique, il dépeint une dictature à son paroxysme où la délation, la propagande, les arrestations et les exécutions installent une peur constante.
     La mise en place du régime totalitaire crée des castes, des codes , des tatouages pour identification. Le régime casse, sépare, soumet.
     Les servantes toutes habillées de rouge, jeunes femmes conditionnées et éduquées pour devenir des mères porteuses sont à la disposition des Commandants, hommes de pouvoir, de tous les pouvoirs et de leurs  Epouses.
     Et puis il y a les autres, tous les autres qui ne servent plus à rien et que l'on oublie, élimine, condamne, tue.
     Defred fait partie de ces servantes, anéantie de soumission et d'effroi. Elle se sait dans l'attente de porter un enfant, seule condition de survie.
     Nous assistons à son quotidien figé dans le silence, cerné de menaces et d'ennui face aux inéluctables tâches et à l'impossible espoir de changement de vie.
     Defred, la narratrice, nous raconte son histoire et se souvient de son couple et de sa petite fille, des études entreprises, des amis. Tout est perdu, que sont ils devenus ? Dernière génération encore porteuse de souvenirs d'avant, Defred porte en elle l'interdit et dans sa tête la dernière liberté.
     Elle nous fait voir un passé où la société se perd dans une trop grand libéralisation des mœurs, où les échanges humains sont salis par le racisme et où on assiste à l'ascension de faux dévots. Le tout sur fond de changement et de drames climatiques....
     C'était le temps où le monde "ignorait qu'il était heureux", c'était avant la chute et le chaos.
     Le livre de Margaret Atwood, nous transporte au-delà d'un roman de science fiction. Avec une glaçante justesse, elle crée une société où toutes les valeurs ont basculé mettant les femmes sans possibilité de choix de vie.
     C'est un récit qui fait peur et qui nous amène à réfléchir. Les situations de violence, de guerre, d'extermination nous rappelle les heures sombres de notre histoire et fait écho malheureusement et effroyablement à notre actualité présente.
Margaret Atwood - La servante écarlate - Editions Laffont Pavillons Poche 2017 - Traduit de l'américain par Sylviane Rue - 544 Pages  - 11.50 €

     
      


Paula Hawkins : Au fond de l'eau

     "Au fond de l'eau", le second et dernier roman très attendu de Paula Hawkins (La fille du train, dans le blog) est un thriller sur fond de drame familial.
     Julia, il faut l'appeler Jules, revient au pays suite à l'annonce du décès de sa sœur Nel avec laquelle elle était fâchée depuis de nombreuses années. Nel laisse Lena, une jeune adolescente très perturbée par la mort brutale de sa mère d'autant plus que sa meilleure amie a disparu aussi dans la rivière quelques mois plus tôt.
     Nel est morte noyée et certains éléments laissent à penser à un suicide.
     L'ambiance très particulière de cette petite bourgade anglaise, Beckford, là où coule une rivière nous saisit dès les premières pages.
     L'eau est partout dans la ville, et la rivière devient le personnage clef de l'histoire, il y a même le bassin aux noyées qui alimente de nombreuses histoires plus ou moins vraies, plus ou moins effrayantes.
     Pourtant, la rivière et l'eau ne l'effrayaient pas, elle nageait tous les jours et étaient en train d'écrire un livre sur toutes les histoires de ces femmes noyées...
     Chaque chapitre est consacré à un protagoniste de l'histoire et de Beckford, où tout le monde se connaît, s'épie et se raconte.
     Ils sont nombreux à prendre la parole et à parler des événements récents et anciens. Secrets de famille, secrets d'amour, douloureuse violence familiale, tout est prétexte à instiller un malaise opaque et étouffant.
     Chaque famille panse ses blessures et les non-dits reviennent hanter les lieux, la rivière coule toujours mais renferme aussi les tourments de chacun.
     C'est un livre qui se lit facilement et qui est prenant par son ambiance et par les personnages, ceux qui restent au pays et qui portent la douleur du souvenir.
     Ce roman choral peut toutefois dérouter le lecteur par le nombre important de personnages et de témoignages. Chaque chapitre est consacré à une personne du village, mais c'est court à chaque fois et le lecteur avance facilement.
     Les détails nombreux et la construction du roman participent sans doute à l'anticipation de la découverte de l'énigme mais la lecture reste très agréable.
     Un bon roman à découvrir.
Paula Hawkins - Au fond de l'eau - Editions Sonatine - Traduit de l'Anglais par Corinne Daniellot et Pierre Szczeciner - 407 Pages - 22 € - Rentrée littéraire 2017


dimanche 3 septembre 2017

Léonor de Récondo : Point Cardinal

     Léonor de Récondo (Pietra Viva 21.10.13 - Amours 30.01.15 , dans le blog) sait manier les mots et doser les émotions.      Précautionneuse dans l'aveu des sentiments, elle finalise les attentes  avec beaucoup de pudeur et de tendresse pour ses personnages.
     Dans son dernier roman, Point Cardinal, elle s'empare d'un sujet tabou ou mal connu, et nous donne sans mièvrerie et assez de distance une histoire humaine.
     Naître homme et se penser, se savoir, se sentir femme. Voilà ce que vit Laurent, marié à Solange et père de deux enfants, Claire et Thomas. Un mariage d'amour et de complicité totale, Solange est une copine de lycée.
     Mais Laurent souffre et vit dans un mal être total. Il a de plus en plus de mal à quitter l'apparence de Mathilda, déesse blonde au maquillage ravageur, qu'il revêt quelques heures, avant de rentrer chez lui.
     La scène inaugurale dans la voiture est d'une maîtrise totale et laisse imaginer l'abîme de solitude dans lequel se trouve Laurent, un homme qui ne se reconnaît pas dans son corps.
     Il se sent femme et aime la sienne Solange. Il aime ses courbes, son corps, son odeur. Tout ce qu'il désire être. Les souvenirs remontent et Laurent sait qu'il a toujours été femme.
     Arrivé au bout du mensonge de sa vie, au bout des apparences auxquelles il a donné le change, le malaise devient plus présent et c'est en femme qu'il veut continuer son existence. C'est son choix et il l'assume seul, il deviendra Lauren. Sa famille assiste à sa transformation, révélatrice de ce que chaque membre d'entre elle porte de plus intime.
     Si le livre de Léonor de Récondo, n'aborde pas en profondeur le sujet, il porte le parti de la tolérance et sur le courage et l'intelligence de vouloir être soi et de l'assumer.
     L'auteure évite les clichés grossiers et nous raconte une histoire difficile de famille qui doit se reconstruire autrement. Elle nous décrit le regard qui est porté sur la différence, celui des  collègues, des voisins, des autres.
     J'ai aimé ce roman, d'abord pour les mots de l'auteur, ensuite pour l'audace d'écrire une histoire sensible avec des personnages que l'on a envie de rencontrer.
     Mais c'est aussi ça les livres , la possibilité de belles rencontres !
     Premier coup de cœur de la rentrée.
Léonor de Récondo - Point Cardinal - Editions Sabine Weispieser - Sortie le 24 Août 2017 - 232 Pages - 20 €

mardi 29 août 2017

Ron Rash : Par le vent pleuré

Le dernier roman de Ron Rash promène le lecteur entre passé et présent, 1969 et 2015 entre souvenirs du dernier été de l'enfance et l'actuelle réalité qui demande des comptes.
La plongée dans la fin des années 60, nous fait découvrir l'expérience que vont vivre deux frères, Bill l'aîné et Eugène le cadet, celle du vent de liberté et de rébellion qui souffle et de la jeunesse éclatante.
1969, l'année folle où les hippies croient encore au pouvoir des fleurs mais comptent aussi sur l'aide de la drogue,de l'alcool et des médicaments.
C'est dans cette ambiance nouvelle dans une Amérique très puritaine que nous entraîne le récit.
Eugène et Bill prennent leurs premières bières au bord de la rivière tout en pêchant la truite. Ils vivent avec leur mère sous l'autorité du grand-père paternel, seul médecin de la petite ville de Sylva en Caroline du Nord.
Bill est promis à un brillant avenir dans la médecine, son grand-père surveille de près ses études et les finance. Tout comme Eugène, mais lui est plus rêveur même s'il admire son frère.
Lors de leur partie dominicale habituelle, ils font la connaissance de Ligea, jeune fille très libérée, elle connaît le sexe, boit de l'alcool, fume de l'herbe et aime ça; elle aime aussi prendre quelques médicaments pour planer.
Fascinées par elle, ils succomberont tous les deux à leur façon et braveront, pendant l'été ultime de leur enfance, tous les interdits.
L'été se termine par une séparation au goût amer pour chacun puis la vie continue.
Mais 45 ans plus tard, resurgit l'ombre de ce dernier été au bord de la rivière. Les restes d'une jeune fille disparue et que les pluies incessantes ont fait remonté à la surface.
Ligea revient cette fois hanter la vie de Bill et Eugène.
Que s'est-il vraiment passé ? Ligeia devait quitter la petite ville de Sylva. Pourquoi la police pose-t-elle toutes ces questions à Eugène ? 
Les deux frères, fâchés, vont se confronter une dernière fois à la vérité et découvrir les secrets que chacun a enfouis.
Ron Rash signe là un roman noir court et intense sur l'adolescence et le cours que prend la vie malgré soi. Il interroge sur la cruauté de nos actes, sur la recherche du pardon, sur les jeux de l'enfance et sur l'éternelle rédemption.
Pour Bill, l'été 1969 sera noyé par les études et la réussite professionnelle. Pour Eugène, toujours futur écrivain, c'est dans l'alcool qu'il a noyé ses douleurs et se fêlures.
Le roman est très prenant, parce que le lecteur sait que le narrateur, Eugène, va nous raconter une histoire dont on connaît la triste fin.
C'est étouffant comme cet été et on ne lâche pas ce roman à l'écriture soignée et à la lenteur dont Ron Rash signe son oeuvre.
Ron Rash - Par le vent pleuré - Editions le Seuil - Parution le 17 Août 2017- Traduit de l'américain par Isabelle Reinharez - 208 Pages - 19.50 €


jeudi 24 août 2017

Denis Jeambar : Où cours-tu William....

     Une atmosphère de pré-élection présidentielle flotte à Paris où le parti de l'extrême droite est sur le point de remporter la victoire.
     Dans un climat tendu, le célèbre journaliste William Kenfcet, qui a toujours marqué et écrit sa farouche désapprobation au parti de la haine, participe à une émission politique.
      A la sortie du studio il se fait agresser près du jardin du Luxembourg par des inconnus.  Un jeune couple d'étudiants, lui américain et elle française, lui porte secours. Ils sont abattus et lui laissé pour mort.
     Physiquement et psychologiquement très diminué, William vit l'agression comme le détonateur de sa vie familiale compliquée et fait le bilan d'une existence trop vite passée et remplie d'actes manqués.
    William quitte alors Paris, dans une fuite qui va revêtir les allures de quête ultime, pour les Etats-Unis afin de rendre un hommage au jeune homme mort pour le sauver.
     L'arrivée à New-York le fait sombrer, et c'est à travers un triste et terrifiant fait divers qu'il lit dans le journal, qu'il va trouver la force d'écrire. L'écriture du roman l'aidera à combler ses failles.
     Il y raconte la réussite flamboyante d'un golden boy, Harvey, comme sait si bien en créer l'Amérique , qui se retrouve broyé par ceux là même qui l'ont hissé au plus haut. La chute sera vertigineuse et les valeurs prônées par une société en décadence bafouée.
      L'auteur, Denis Jeambar, nous dresse un très beau et très sombre portrait d'un homme en errance. Il nous raconte une histoire dans l'histoire et dépeint une société qui brûle ses derniers feux.
      Un roman poignant et prenant, les récits des personnages comme celui de Harvey écrit à la première personne, donne une véracité glaçante au récit.
     Mara, la petite fille aimante de William reprend le récit et devient la narratrice et le témoin.
     Il est question de politique, de société, de transmission et d'amour aussi. Les références musicales sont teintées de douce nostalgie et c'est toujours intéressant quand se glisse dans un roman une réflexion sur l'impact de la littérature et de l'écriture.
     Denis Jeambar est un journaliste politique, il a fait de son livre une fiction très actuelle qui donne aux lecteurs matière à introspection.
Denis Jeambar - Où cours-tu William ? Editions Calmann Levy - Parution 16 Août 2017 - 379 Pages - 14.99 €


lundi 31 juillet 2017

Brigitte Giraud : Un loup pour l'homme

     Brigitte Giraud nous offre dans son dernier roman "Un loup pour l'homme", une grande histoire d'humanité et rend un très bel hommage à l'Algérie, pays de sa naissance, dont l'histoire ne peut laisser les mémoires indifférentes.
     Nous sommes au printemps 1960, et Antoine est appelé en Algérie pour encadrer les événements, au même moment sa femme, Lila apprend qu'elle attend un enfant. Mais elle ne veut pas avoir cet enfant si elle se retrouve toute seule.
     Antoine décide de ne pas prendre les armes, il est alors nommé à l'hôpital de Sidi Bel Abbès où il se retrouve à faire les fonctions d'infirmier.
     Les violences des combats, la barbarie qui s'abat dans le pays, il va les découvrir grâce aux récits que lui feront les soldats blessés hospitalisés.
     Il prend en charge un jeune caporal, Oscar, qui a perdu une jambe au combat et qui attend d'être transféré. Enfermé dans son mutisme, il se sent un devoir de prendre particulièrement soin de lui.
     A travers le quotidien  de jeunes livrés à l'Histoire et  qui n'avaient pas choisi d'être là, le lecteur assiste à des moments de grâce.
     D'abord il y a l'expérience partagée, la même solitude et l'effroi qui étreint. Les soldats sont loin de chez eux, l'exotisme paraît et il y succombe aussi à leur façon.
     Et puis il y a l'Algérie, la France, si différente, belle et chaude, toute incandescente. Les lumières se font caressantes, les odeurs s'accrochent. On aime ce pays au-delà de tout ce qui n'est pas encore arrivé.
     Brigitte Giraud est née à Sidi Bel Abbès, souvenirs et mémoires transparaissent dans ce très beau roman d'hommes et d'amour.
     Le lecteur fume aussi la dernière cigarette de la journée quand le soleil se cache derrière un horizon sauvage et beau, il entend les voix qui racontent les horreurs et la jeunesse perdue.
     C'est un livre très puissant, sur une guerre non nommée et qui offre malgré tout la vision d'un pays lumineux.
      Il nous reste des images dans la tête et une folle envie de partir là-bas.
Brigitte Giraud - Un loup pour l'homme - Editions Flammarion - Parution le 23 Août 2017 -  256 Pages - 19 €
 

vendredi 28 juillet 2017

Charlotte Pons : Parmi les miens

     Charlotte Pons dans son premier roman, "Parmi les miens", donne la parole à Manon une jeune femme confrontée avec sa sœur Adèle, son frère Gabriel et leur père à leur mère victime d'un très grave accident de la route.
     Autour de leur mère et épouse à l'hôpital, ils écoutent le médecin leur annoncer la situation : coma, état de mort cérébral.
Manon s'empare de l'histoire. Pour elle, il est impensable de laisser leur mère comme ça, elle préfère qu'elle meure là,, maintenant, et elle le dit. La famille réagit violemment et met en place les visites, puis commence l'attente.
     A travers un drame familiale, l'auteur réussit créer une tension psychologique très forte.
Manon est très perturbée, elle laisse son mari et son petit garçon pour s'installer auprès de sa mère dans la maison familiale.
     Les personnages sont attachants, chacun retrouvant le chemin de la famille pour vivre l'ultime étape tout en voulant conserver l'espoir.
     Nous assistons à l'évocation des souvenirs d'enfance, de jeunesse. La famille aujourd'hui éclatée et éloignée se recompose au gré de la mémoire.
     Les enfants n'ont pas tous eu le même rapports avec leurs parents, leur mère. L’introspection se fait douloureuse.
     Il est bien sûr question de secrets et les secrets de famille sont toujours douloureux. Que cachait cette mère finalement, pourquoi cette route le jour de l'accident.
     En dehors de la question de l'euthanasie qui traverse le roman d'une façon essentielle par son côté légal et moral,  le thème de l'enfance reste puissant.
     C'est un très beau roman dont la fin inattendue donne force et originalité à l'histoire de cette famille.
     Beaucoup de mélancolie aussi devant la fuite du temps, les souvenirs nous touchent.
     L'auteur n'a pas situé la ville, juste une montagne, un lac et le casino de la ville... comme pour rendre l'histoire plus vraie encore. Le lecteur imagine..c'est bien.
     Un premier roman très réussi à l'écriture précise sans tomber dans le mélodrame.
     A lire bien sûr.
Charlotte Pons - Parmi les miens -Editions Flammarion -  Parution le 23 Août 2017 - 190 Pages - 18 €

vendredi 21 juillet 2017

Paolo Cognetti : Les huit montagnes

     Lauréat du prestigieux Prix Strega, l'équivalent italien de notre Goncourt national, Paolo Cognetti, jeune auteur milanais écrit son premier roman et donne à la montagne, chère à son cœur, la force d'un personnage.
     C'est l'histoire d'un adolescent de 11 ans, Pietro, un garçon de la grande ville, Milan. Avec ses parents, il séjourne pour les vacances à Grana, un petit village au cœur de la vallée d'Aoste. Sa mère est infirmière et son père chimiste. Leur passion commune de la montage et de ses paysages grandioses les a fait se rencontrer, se marier et les réunit encore.
     Le père essaie de transmettre à son fils l'amour de la montagne, de la marche, de l'altitude, c'est un homme très solitaire déphasé du monde dans lequel il vit.
     C'est pendant un été que Pietro va faire la connaissance de Bruno, le garçon de la montagne qui vit dans ce coin perdu, prends soin des animaux et travaille dur.
     Enfant sauvage et attachant, il se rapproche de cette famille aimante. Tout les sépare et pourtant  cet été voit naître une belle amitié qui ne se démentira pas malgré la distance et le cours de la vie.
     Paolo Cognetti, avec une écriture limpide et un ton qui se rapproche de l'autobiographie, nous transporte dans la vie sauvage dans les hauts sommets à plus de 2000 m d'altitude. Il nous fait vivre les secrets des forêts de montagne, les glaciers majestueux et dangereux, cette nature hostile et attirante.
     A travers une quête de soi mais aussi de la nature, il nous raconte le roman de l'enfance, la difficulté de la transmission, de la parole donnée et de notre place tout simplement dans le monde.
     Merveilleux roman, puissant et poétique où l'hymne à cette montage nous alarme des dangers qu'elle encourt parce que trop belle, l'homme arrive à la détruire sans la comprendre.
     Un coup de cœur à découvrir absolument.
Paolo Cognetti - Les huit montagnes - Editions Stock - traduit de l'italien par Anita Rochedy - 304 Pages - 21.50 € Parution le 22 Août 2017 -     

dimanche 9 juillet 2017

Pascal Voisine : Mon gamin

    Pascal Voisine, réalisateur, a travaillé sur un tournage dans un hôpital psychiatrique et a été très touché par cet univers si particulier.
    Cette expérience lui a inspiré son tout premier roman, "Mon gamin", où il met en scène des personnages attachants vibrant sur le fil de l'émotion et de l'humanité.
    40 ans après l'avoir quitté, Thierry revient dans son village natal pour les obsèques de sa belle-mère. Il est devenu un chanteur célèbre sous le nom de Marc Adler. 
    Et il se souvient. Été 1977, 14 ans, le dernier été de l'insouciance.
    Orphelin de mère, Thierry vit seul avec son père qui est le directeur du centre psychiatrique du petit village où ils résident.
    Très vite son père se remarie avec une toute jeune femme de 22 ans et Thierry est  ébloui par le charme solaire de sa jeune belle-mère, Emelyne.
    Passionné de musique, il passe ses journées à enregistrer des vinyles sur des cassettes de magnétophone en rêvant de gloire.
    Sinon il se balade avec son copain d'enfance, Francis, un résident du centre qui lui voue une amitié sincère et dévouée, et le surnomme "mon gamin".
    Cet été 1977,  le monde de la  musique est en deuil suite à la disparition d'Elvis Presley et c'est aussi le monde de Thierry qui bascule quand il surprend sa jolie belle-mère avec l'infirmier du centre où travaille son père.
    Aujourd'hui, Thierry veut comprendre ce qui s'est passé et replonge dans ces moments tragiques qui ont entraîné sa fuite.
    Dans une écriture pleine de nostalgie, l'auteur nous parle de l'enfance perdue, de la violence qui emporte tout, de secret et d'amour mais aussi de la différence.
    C'est un roman qui nous parle d'abnégation et le texte en devient lumineux.
    Premier roman et auteur à découvrir.
Pascal Voisin - Editions Calmann Levy - Sortie 16 Août 2017 - 239 Pages - 17.50 €


mercredi 5 juillet 2017

Jeanne Benameur : L'enfant qui

     Avec ses mots et son phrasé d'une grande poésie, Jeanne Benameur nous raconte ici l'histoire de l'enfance meurtrie et un espoir qui se dessine.
     Dans un texte court, écrit à la deuxième personne, l'auteur parle à trois personnages et raconte : père, enfant et grand-mère, souffrant de l'absence d'une femme, la mère et l'épouse mais surtout l'étrangère.
     Rempli de l'absence, du manque d'un être cher, du besoin de transmission et de la quête des racines, ce récit nous plonge dans une nostalgie proche de la souffrance.
     Jeanne Benameur aime à faire marcher ses héros sur des chemins difficiles, ceux que la vie offre mais aussi ceux que l'on prend par accident.
     Les non-dits et les silences sont puissants et permettent de s'interroger et d'approcher une certaine vérité.
     Le père qui a vécu l'étincelle inattendue en rencontrant cette femme étrangère au village. Depuis qu'elle est partie en lui laissant l'enfant, il boit, il crie, il souffre.
     L'enfant ne parle pas, ses mots sont silencieux. C'est dans le silence de l'absente qu'il retient sa mère et son besoin de liberté.
     La grand-mère, elle, ne prie plus, elle protège son petit-fils uniquement.
     A travers ces rois héros, forts de manque et tendresse contenue, l'auteur nous livre une réflexion sur l'absence et le travail de deuil. Il n'y a pas de réponse mais des questionnements profonds à travers un merveilleux troublant. Une plongée dans les cœurs.
     Le tutoiement utilisé par l'auteur peut dérouter, mais il permet d'expliquer aussi et de se rapprocher des personnages.
     Le lecteur peut être frustré par cette brève lecture mais Jeanne Benameur aime laisser les silences  parler et conter à fleur de peau.
     A relire pour connaître cette auteure magnifique, "Les demeurées" (et d'autres) dans ce blog le 17 décembre 2008.
Jeanne Benameur - L'enfant qui - Editions Actes Sud -  128 Pages - 13.80 €
     

jeudi 29 juin 2017

Jay McInerney : Les jours enfuis

     Pour la troisième fois Jay McInerney réunit son couple préféré de New-Yorkais, Russel et Corinne Dalloway, et établit avec précision un état des lieux  de leur vie à l'aube de la cinquantaine et de la ville de New-York.
     Fin 2007, New-York vit dans la fièvre des élections Clinton-Obama et le début de l'implacable crise des subprimes. C'est une ville toujours meurtrie par le 11 Septembre. L'ambiance n'est vraiment plus la même et Manhattan a changé.
     Fin 2007, le couple Dallowy est toujours solide, enfin en apparence. Russel est maintenant propriétaire de la maison d'édition où il était employé et se voit en éditeur libre.
     Corinne travaille dans une association humanitaire en cherchant et distribuant de la nourriture pour les pauvres.
     Ils vivent dans un loft à Tribeca  avec leur jumeaux de 11 ans et Corinne souhaite acheter une maison plus grande. De soirées mondaines en vacances dans les Hampton nous retrouvons le monde privilégié, superficiel et désenchanté que décrit si bien l'auteur depuis ses débuts. 
     Pendant que Corinne renoue avec un ancien amant, Russel essaie de sortir sa maison d'édition d'une situation financière plus que critique.
     A travers leur quotidien, l'auteur avec une écriture sagace nous montre un couple aux prises avec ses interrogations.
     Quels choix avons-nous fait ? Pourquoi sommes-nous arrivés à ça ? Que nous reste-t-il à vivre ?
Les hommes ne sont pas très brillants, alcool et drogue comme toujours les aident à surmonter le temps qui passe et à vivre de nouvelles aventures, amoureuses et financières.
     Quant aux femmes, elles sont un peu égratignées aussi, aimant le luxe, l'argent et le botox. Peut-être un peu réducteur...
     Tout est très bien mené. Mais ce que j'aime chez cet auteur c'est l'amour inconditionnel qu'il porte à New-York. La ville est là, tout le temps; on la sent, elle vibre et nous émeut.
     C'est un livre étonnant parce qu'il nous raconte l'histoire d'une ville, d'une époque à travers des personnages attachants.
     Beaucoup de nostalgie dans ce temps que l'on ne peut rattraper et l’innocence qui est perdue à tout jamais.
Jay McInerney - Les jours enfuis - Editions de l'Olivier - Traduit de l'Américain par  Marc Amfreville-  493 Pages - 22.50 €
     

dimanche 25 juin 2017

Tom Cooper : Les maraudeurs

     Tom Cooper dans son brillant premier roman, nous décrit dans les détails, les portraits de personnages tous plus déglingués les uns que les autres vivant à Jeannette, un coin perdu de Louisiane. Signé 100 % bayou, on est loin du folklore touristique cajun.
     5 ans après le ravage du cyclone Katrina, la population meurtrie essaie de se reconstruire et d'adoucir ses plus profondes blessures.
     Au cœur du bayou, dans la baie de Barataria, les survivants ont repris leur travail, la pêche aux crevettes et autres crustacés locaux. Mais le sort s'acharne à nouveau sur eux alors qu'une marée noire, provoquée par un accident sur une plateforme pétrolière dans le golfe du Mexique, envahit et pollue les eaux.
     Les voilà de nouveau acculés au malheur et à la misère, perdus dans un monde qui se délite face aux groupes pétroliers puissants aidés de leur compagnie d'assurance.
      L'auteur nous raconte une chronique sociale entre humour et drame humain, entre le thriller et l’inaccessible quête.
     Tous les personnages sont traumatisés à jamais par les derniers évènements, ils représentent aussi une population de pauvres qui triment dur et qui ne peuvent pas s'en sortir.
     Wes Trench est perdu depuis la mort de sa mère dans l'ouragan et en veut à son père, ils essaient pourtant avec beaucoup de maladresse de se retrouver.
     Les jumeaux Toup, complètement psychopathes, dont on redoute les apparitions, Hanson et Cosgrowe, deux personnages qui sont sur tous les mauvais coups, Grims l'agent d'assurances qui vient acheter le silence des "ploucs" et Linquist le flamboyant manchot à la recherche d'un trésor et d'autres tous plus abîmés , corrompus ou illuminés  hantent ce coin hostile et désespéré.
     Voilà, les maraudeurs, ils se débattent avec une enfance meurtrie, un passé saccagé et un présent plus que difficile. Gentils et méchants ensemble. 
     L'auteur nous décrit une atmosphère poisseuse, humide et repoussante. La faune n'est pas sympathique avec les serpents, les alligators, il faut faire attention où on pose les pieds, ça craque, ça pique, ça rampe dans ces marécages dangereux.
     Le lecteur est happé par la lecture de ce livre à l'écriture soutenue. Tom Cooper nous intrigue avec les aventures de ses héros aussi embrouillées que le bayou mais qui nous tiennent en haleine tant le style est maîtrisé.
      A ne pas rater, le passage avec la présence d'un crocodile pour intimider est très réussi;
Tom Cooper - Les maraudeurs - Editions Albin Michel - Traduit de l'Américain par Pierre Demarty - 416 Pages - 22 €

   

samedi 24 juin 2017

Jay McInerney : Bright Lights, Big City

    

      C'est le premier roman de l'écrivain iconique de la Brat Pat, mouvement littéraire des années 80 dans une Amérique flamboyante. Il peut être lu sous un autre titre  : "Journal d'un oiseau de nuit".  
     En 1984, ce roman de toute une génération est devenu culte. Avec Bret Easten Ellis, Jay Mc Inerney représente ces auteurs étincelants, arrogants et brillants qui dans la folie des nuits new yorkaises ont cru un moment aux lendemains qui chantent.
     Ici, l'auteur met en scène un jeune new yorkais de 27 ans, correcteur dans un magazine où il s'ennuie à mourir, à un moment compliqué de sa vie.
     Sa mère est morte un an plus tôt et sa femme Amanda devenue mannequin a repris sa liberté.
          On va le suivre dans ses journées et ses nuits dans les clubs de Manhattan, accompagné un ami, il va de rencontre en rencontre, entre lignes de coke, alcool et sexe, tout pour tout oublier.
     Certains passages sont plein d'humour pour les situations improbables vécues par le héros, et le lecteur se rend compte de sa grande solitude au fil du récit.
     L'ambiance des années 80 dans les lieux branchés quand des jeunes nantis désabusés s'ennuient et se plaignent de leur pauvre vie dorée peut faire sourire ou agacer.
     A l'époque la lecture de cet état des lieux d'une jeunesse en perdition avait choqué.
     Aujourd'hui le regard et la lecture sont différents, d'autres auteurs et d'autres romans sont allés très loin dans les descriptions d'une certaine décadence.
     Ici la grande originalité est la narration à la deuxième personne. Le "tu" interpelle, interroge et claque. La proximité du héros est plus évidente et sa compréhension aussi. Le "tu" permet au lecteur un rapprochement où humour et cruauté se mêlent.
     Témoin d'une époque révolue, Jay Mc Inerney nous plonge dans un roman où la ville est présente, les descriptions qu'il en fait montre qu'il y est très attaché. En tout cas il offre à ce roman de la désillusion une très belle fin.
      Un bon roman, rien de choquant même si l'écriture est acérée. Bret Easton Ellis est plus percutant et brutal.
      A lire, bien sûr.
Jay Mc Inerney - Bright Lights, Big City - Editions de l'Olivier - Traduit de l'Américain par Sylvie Durastanti - 192 Pages - 9.10 €
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vendredi 23 juin 2017

Alejandro Palomas : Une mère

     Parce que dans toutes les familles il y a "quelques lueurs et beaucoup de zone d'ombre", Alejandro Palomas s'empare de l'incontournable repas de famille et nous invite à un réveillon du Nouvel An,  à Barcelone.
     Amalia, 65 ans, divorcée depuis 3 ans reçoit chez elle ses enfants Fernando le fils, le confident, ses 2 filles, Sylvia, qui comme d'habitude vient sans son mari et Emma,  accompagnée d'Olga sa compagne, bourrée de certitude. Sera de la fête Eduardo, le frère d'Amalia, l'oncle éternel séducteur et célibataire.
     Quittée par un mari infâme et escroc, la mère savoure sa liberté. Très maladroite en raison d'une importante cécité (64 %), Amalia s'éparpille, parle beaucoup, d'une grande naïveté, elle se fait souvent avoir au grand désespoir de ses enfants.
     Mère et fils attendent les invités et préparent la table en mettant le 7ème couvert celui de l'absent, de tous les absents.
     La voix est donnée à Fernando, amoureux malheureux abandonné par son ami. Il raconte jusqu'au bout de la nuit l'histoire de sa famille.
     Entre passé nostalgique et présent difficile, il nous fait découvrir les failles que chacun porte et cache en lui.
     La communication entre eux ou plutôt son absence est douloureuse, empreinte de non-dits et de lourds secrets. L'attitude de la mère, entre insouciance et inconscience, les agace.
     Donc le livre commence tranquillement pour acquérir profondeur et intensité. L'auteur nous dépeint le portrait d'une vraie mère, d'une louve, Amalia personnifie l'amour maternel et le texte gagne en gravité.
     Les sujets abordés sont douloureux et complexes et ce qui lie cette famille à part l'amour c'est une dose d'humour incroyable et là ça marche complètement.
     Tous les protagonistes de cette nuit, à leur manière, par le parcours cabossé de leur vie, sont attachants et nous émeuvent.
     Un personnage, qui n'est pas invité mais que l'on entend souvent au téléphone c'est Ingrid, meilleure amie d'Amalia et reine de reïki, donne ici le ton de l'humour décalé.
     Une chose m'a attirée dans ce livre,  c'est la couverture délicieusement colorée faisant référence à Almodovar, et je n'ai pas été déçue. 
     A lire absolument, parce qu'on a tous eu des repas de famille....
Alejandro Palomas - Une mère - Editions du Cherche-Midi - Traduit de l'Espagnol par Vanessa Capieu - 320 Pages - 21 €




dimanche 28 mai 2017

Eric Vuillard : L'ordre du jour

     Avec un récit bref et précis, Eric Vuillard, nous donne à penser sur le rôle de l'écrivain face au passé et à l'Histoire. Comment dire, écrire, raconter. 
     "La littérature permet tout", aussi l'auteur va faire revivre sous nos yeux et d'une façon saisissante les rencontres politiques et diplomatiques qui ont eu lieu entre 1933 et 1939 et ont permis d'installer la folie nazie, doctrine qui a enflammé l'Europe. 
     Elles se sont déroulées sous les yeux des allemands, des gouvernements européens, conciliants, jamais dupes en tout cas.                   L'envers de notre Histoire, la vraie.
     La première rencontre se passe à Berlin le 20 Février 1933, un jour normal. Une date pas vraiment retenue. Et pourtant ce jour là, les 24 représentants des plus grandes industries allemandes sont invités par Göring, Président du Reichstag, à rencontrer Hitler. Grâce à leur soutien financier, des entreprises familiales vont permettre au parti nazi de triompher. 
     Jamais inquiétées, ni pendant ni après la guerre, ces industries toujours familiales existent et perdurent.
     Vuillard sait d'une façon précise raconter le principal, l'essentiel qui a échappé sur le moment et nous glace en le lisant.
     20 Novembre 1937, une rencontre hallucinante où Göring invite Lord Halifax qui joue la diplomatie conscient que l'avenir de l'Europe est sombre mais le moment est agréable, entre gens qui aiment le bon vin et les parties de chasse.
      D'autres repas mondains, d'autres rencontres diplomatiques se passeront  dans les salons et même au  10 Downing Street et rien n'empêchera la fureur de s'abattre sur l'Europe.
      Un livre intense qui nous prend aux tripes parce qu'on se trouve au cœur de l'Histoire et on prend conscience que l'indifférence, l'ignorance et les accommodements ont toujours installé le mal.
Eric Vuillard - L'ordre du jour - Editions Actes Sud -  150 Pages - 16 €

samedi 27 mai 2017

Maggie O'Farrell : Assez de bleu dans le ciel

     Maggie O'Farrel construit dans son dernier roman une étonnante mosaïque familiale et  colorée de personnages attachants et nous promène dans le temps sur 3 générations et sur plusieurs continents et pays. 
     Dépaysement total et lecture passionnante sur l'amour, le couple, les enfants et la solitude, celle que l'on vit parfois au milieu des autres. 
     Le point central c'est l'Irlande, magique et envoûtante, dans un lieu improbable occupé par une curieuse maison et un couple tourmenté, loin de tout.
     Daniel est un brillant linguiste, charmant, portant déjà des souvenirs pesants, elle, c'est Claudette une ex-star de cinéma, qui volontairement au faîte de sa gloire a tout quitté pour vivre dans ce coin perdu avec son petit garçon. C'est la rencontre des contraires, ils se marient et ont deux enfants.
     Mais le passé rattrape Daniel, alors qu'il doit se rendre à New-York visiter son père malade.
     Un amour ancien où la culpabilité et les non-dits vont venir perturber son existence et poser une ombre sur son couple.
     Daniel peut perdre beaucoup dans cette recherche du paradis perdu.
     L'histoire ou plutôt les histoires sont étonnamment bien menées, chaque chapitre titré indique le lieu et la date ainsi que le nom du personnage à qui l'auteur donne la parole. Il explique un moment de vie, un instant capital de son existence où les choses ont basculé. La chronologie n'est pas importante. 
     Les épisodes s'enchaînent et le lecteur comprend, analyse le comportement et la psychologie des protagonistes. C'est leurs vies que l'on voit défiler et l'auteur par son écriture subtile et profonde nous touche par la finesse de son analyse sur l'amour, le mariage et le pardon.
     C'est un très beau roman rempli de drames et d'humour. A lire.
Maggie O'Farrel - Assez de bleu dans le ciel - Editions Belfond - Traduit de l'anglais (Irlande) par Sarah Tardy - 496 Pages - 22 € 


jeudi 25 mai 2017

Tanguy Viel : Article 353 du Code Pénal

     L'article 353 du code pénal donne la possibilité aux juges de se fier à leur intime conviction plus qu'aux preuves, article que le juge utilisera dans  ce roman captivant où souffle une tension très soutenue.
     Années 90 dans le Finistère. Martial Kermeur est un ancien ouvrier de l'arsenal de Brest au chômage. C'est un brave homme mais il s'est fait avoir par Lazenec, un promoteur immobilier, et a tout perdu dans un investissement immobilier sensé rapporter gros aux habitants de la ville. C'était une arnaque, et sa femme le quitte, son fils porte sur lui un regard critique et Martial s'enfonce.
     Un jour, il invite Lazenec à une partie de pêche en mer, il le pousse à l'eau. Il vient de commettre un crime.
     Face au juge, il raconte, remonte le fil de sa vie, explique, analyse, regarde la vérité, constate l'inévitable fin. Le flot des mots, la parole donnée, chamboulée, nous happe littéralement.
     Une parole de taiseux devant un  juge qui écoute, questionne de temps en temps et relance la confession par des mots légaux, ceux du code pénal.
     C'est un face à face bouleversant tant  les aveux sont intimes. L'accusé parle en son âme et conscience, de la manipulation, des affronts subis, du mal fait pour toujours à sa famille.
     Le livre questionne sur de nombreux sujets, politiques, sociaux, juridiques bien sûr. Il raconte aussi la Bretagne frappée par le chômage. L'univers de ces hommes courageux et touchants qui se livrent  certains soir la boisson aidant.
     Tanguy Viel nous peint la Bretagne et la précision de ses descriptions est surprenante. La rade de Brest est détaillée avec justesse, il en fait un personnage.
     L'humour se mêle au récit du quotidien de gens simples et nous écoutons la parole libérée de Martial.
     C'est un récit fort, l'auteur nous met presque à la place du juge silencieux qui pousse Martial dans ses mots, le fouille au plus profond de son âme.
     Nous vivons un moment de vérité intense, l'histoire est intime, resserrée. Il y a eu une arnaque , c'est vrai mais de là à tuer un homme.
     Alors le juge prend la parole à la fin....
     Un très bon livre.
Tanguy Viel - Article 353 du Code Pénal - Les  Editions de Minuit - 176 Pages - 14.50 €

vendredi 19 mai 2017

Dario Franceschini : Ailleurs

     Dario Franceschini, ministre de la culture en Italie est aussi un écrivain. Découvert avec son magnifique et intense ouvrage, "Dans les veines, ce fleuve argent"(dans le blog du 18 novembre 2013), j'avais hâte de retrouver le charme de son écriture magique.
     La vérité et le mensonge étroitement liés, façonnent l'existence d'une famille de notables respectés, notaire de père en fils.
     Se sentant près de la mort, le notaire Ippolito Dalla Libera, convoque son fils unique, Iacopo, notaire lui aussi. Il lui révèle le secret de sa vie ainsi que sa dernière volonté : voir une fois réunis ensemble auprès de lui les 53 enfants qu'il eus dans sa vie d'homme infidèle en dehors de son respectable mariage.
     Commence alors pour Iacopo, la découverte des amours cachées de son père dans le même quartier de Ferrare, celui des prostituées et des voleurs.
     Un monde nouveau s'ouvre pour le fils, sur l'autre rive du Pô, un monde bouillant et coloré, un monde tumultueux et chaleureux, une vie intense, insoupçonnée.
     Une femme va le conduire et le plonger, lui le notaire sérieux, le mari fidèle dans la plus délicieuse transgression.
     Et là, le roman s'illumine de mille feux.
     Franceschini joue avec les mots, avec l'intense. Les paysages nous captivent, la volupté nous chavire, la découverte de l'interdit  séduit et le désir embrase.
     Dans une langue suave et délicate, l'auteur nous montre que l'insensé est possible et que le désir  peut encore survenir.
     Le héros nous touche par l'homme nouveau qu'il devient et par la volonté de continuer sur les chemins qu'il a toujours évités en abandonnant le passé.
     L'Italie est sensuelle dans toute sa beauté.
     Un excellent moment de lecture, ici les âmes sont belles, alors ça fait du bien, forcément.
Dario Franceschini - Ailleurs - Editions Gallimard, Collection l'Arpenteur - traduit de l'italien par Chantal Moiroud - 240 Pages - 19 €


lundi 15 mai 2017

Haruki Murakami : Des hommes sans femmes

     Il y a 9 ans, Haruki Murakami publiait un recueil de nouvelles "Saules aveugles, femmes endormies", aujourd'hui avec "Des hommes sans femmes", il reprend la forme courte. Et c'est bien.
     Nous retrouvons l'épure qui lui va si bien et l'ambiance  particulière qu'il a su créer et qui marque son oeuvre.
     7 nouvelles avec pour fil rouge, un thème cher à l'auteur, les relations compliquées entre les hommes et les femmes.
     Ici il est question d'hommes qui vivent sans femmes, ou qui ont vécu avec des femmes et qui pour des raisons toutes différentes se retrouvent seuls.
     Pourtant, nous croisons des femmes à chaque nouvelle. Elles sont libres, audacieuses, compliquées et les hommes subissent leurs états d'âme et leurs mensonges.
     Ces femmes disparues de la vie des hommes, restent pourtant très présentes que ce soit en souvenirs ou en rêves.
     Beaucoup de mélancolie, de solitude, d'instants à jamais enfuis parcourent les histoires.
     L'émotion est là quand nous suivons la trace de ce brillant chirurgien esthétique, célibataire endurci et savourant la vie et les femmes jusqu'au jour où il tombe amoureux fou d'une maîtresse et alors...
     La nouvelle, Samsa amoureux, est étonnante et nous plonge dans le fantastique , un clin d’œil surprenant à Kafka et sa Métamorphose. Murakami nous montre son talent magique.
     Le bar de Kino, au fond d'une impasse où un mari trompé essaie de changer de vie mais survient l'étrange et l'univers envoûtant nous happe comme le héros.
     Beaucoup de références émaillent les nouvelles, qu'elles soient musicales, au jazz , aux Beatles mais aussi littéraires comme à Hemingway pour le titre.
     Même si elles sont peut-être inégales entre elles, juste un peu, le lecteur retrouve le climat étrange qui s'en dégage, cette nostalgie des moments où on a été heureux et qui n'existent plus, la solitude qui pèse et cet instant où même dans le quotidien la magie peut surgir.
      A lire, parce qu' il n'est pas possible de dévoiler toutes les nouvelles.
     A lire, parce que Murakami nous captive avec la beauté de ses histoires d'hommes (et femmes), il nous invite à un rêve envoûtant et nous apprécions une fois de plus une très belle création littéraire.
Haruki Murakami - Des hommes sans femmes - Editions Belfond - Traduit du japonais par Hélène Morita - 304 Pages - 21 €

vendredi 12 mai 2017

Kent Haruf : Les gens de Holt County

     Pour avoir placé toute son oeuvre dans le Colorado cher à son âme et en imaginant cette petite ville de Holt, Kent Haruf rend un hommage vibrant et sincère aux gens simples qui y vivent.
     Nous retrouvons dans "Les gens de Holt County", certains personnages qui nous avaient tant fait vibrer dans "Le chant des plaines"(dans le blog 06 Avril 2017).
     Aux héros qui nous ont émus dans le premier volet, viennent s'ajouter d'autres à qui l'auteur donne la parole avec beaucoup de compassion.
     De nouveau les deux vieux frères célibataires, s'occupent de leur ferme et croulent sous le travail, pourtant ils s'ennuient depuis que Victoria est partie étudier en ville, loin d'eux, emmenant sa petite fille avec elle.
     Un drame va toucher la vie des deux frères inséparables à nos yeux et Victoria revient à la ferme mais repartira à l'université.
     Et puis il y a les autres. Betty et Luther, un couple avec deux petits enfants. Ils vivent dans un mobil home, incapables de se prendre en charge. Ce sont des assistés, ils dépendent des aides sociales, sont suivis par une assistante. Le jour où l'oncle de Betty vient squatter chez eux, ils sont incapables de protéger leurs enfants de sa méchanceté crasse.
     Un petit garçon de 11 ans prénommé DJ dont le court passé pèse sur une enfance dure,  s'occupe tant bien que mal tout seul de son grand-père, il trouve refuge chez une petite copine qui vit avec sa mère et sa sœur.
     Tous les deux essaient de construire un monde plus paisible,  oubliant que seuls les adultes décident et qu'ils doivent quitter l'enfance trop vite.
     Le lecteur vit avec ces gens au plus profond de leur quotidien, dans leur solitude face à une société qui oublie de les entendre. 
     Kent Haruf détaille une Amérique rude, âpre comme les paysages du Colorado.
     Les personnages sont authentiques dans leur désespoir, dramatiquement violents, des vrais naufragés, mais l'auteur sait chercher au fond d'eux-mêmes l'ultime sursaut d'humanité.
     Une écriture sobre et lumineuse, un texte qui respire la vérité, un auteur touchant par la poésie qu'il évoque.
Kent Haruf - Les gens de Holt County - Editions Robert Laffont Pavillons Poche - Traduit de l' Américain par Anouk Neuhoff - 477 Pages - 11.50 €

dimanche 30 avril 2017

Jim Harrison : Les Jeux de la nuit

     Jim Harrison aimait le Montana, la nature, la pêche et l'exubérance des grands espaces. Son oeuvre est un hommage éternel à la beauté de ces paysages et aux hommes et femmes qui y vivent.
     Dans "Les jeux de la nuit", trois longues nouvelles, il nous emmène une fois encore au Montana et au Texas en passant par le Canada.
     La nature y est toujours très présente, peut-être moins éclatante, plus obsédante et douloureuse.
     Il met en scène trois personnages dont la solitude profonde est d'une grande émotion.  
     Dans la première nouvelle, "La fille du fermier", Sarah découvre le Montana avec ses parents, c'est une jeune fille solitaire. Elle joue du piano, lit beaucoup, n'a pas beaucoup d'amis. Après une soirée très arrosée, elle est agressée. Elle connaît le coupable et veut le retrouver. La vengeance s'empare de sa vie.
     Dans "Chien Brun, le retour", tout est dit. Pour les amateurs de Jim Harrison, c'est le métisse indien, l'ami cher au cœur de l'auteur qui le fait vivre au fil de ses romans. Plus que jamais célibataire endurci, il s'occupe d'une enfant handicapée au Canada où il est entré illégalement. Beaucoup de femmes s'agitent dans son existence et il n'est pas avare de sexe. L'auteur se défoule complètement, c'est cru, vulgaire et obsessionnel. Mais le désespoir et la solitude occupent tellement l'espace que les situations sont tristement cocasses.
     La dernière nouvelle donne le titre au roman. Elle est de loin pour moi la plus aboutie et la plus complexe. Tout est là du grand auteur. la nature forte , la pêche, les feux au bord de la rivière et des héros à la recherche d'un horizon paisible, seuls toujours. 
     L'histoire est celle de Samuel, enfant de "parents ratés", qui verra son comportement se modifier à chaque pleine lune après avoir été mordu par un louveteau. Une maladie qui se concrétise par un excès d'appétit et de sexe. Le mythe du loup-garou dans le Montana.
     Jim Harrison a utilisé toujours les mêmes thèmes, la nature, l'alcool, la bouffe et le sexe mais il s'empare si bien des personnages, hommes ou femmes, qu'il nous fait vivre leur solitude et leur désespérance au plus profond de leur âme. La rédemption est difficile dans cette nature âpre.
     L'écriture est juste et quand elle est un peu paillarde c'est la douleur qui en ressort. Celle d'une Amérique qui blesse et oublie les fragiles et les marginaux. Elle les oublie le long de ces routes infinies ou dans ces grands espaces où il n'est plus souvent possible de rêver.
Jim Harrison - Les Jeux de la nuit - Editions Flammarion 2010 - Traduit de l'américain par Brice Matthieussent - 333 Pages - 21 €

Otsuichi : Rendez-vous dans le noir

     Une découverte d'auteur quand elle fonctionne c'est un plaisir, et Rendez-vous dans le noir de l'auteur japonais Otsuichi en fait partie.
     L’héroïne Michiru vit seule depuis la mort de son père. Victime d'un accident de la route, elle a perdu la vue. 
     Quelque fois son amie, Kazue, lui rend visite et l'accompagne pour faire les courses ou marcher un peu, sinon la solitude et le noir l'accompagnent.
     Dans sa maison, elle a organisé son existence dans une sorte de rituel monacal dont elle ne veut pas sortir. 
     Un jour pourtant, elle perçoit une présence, un souffle, une cassure dans le rythme, une vibration dans l'air ou sensation différente. 
    Elle habite près d'une gare où un meurtre a été commis et l'assassin est activement recherché.
     Alors est elle en danger ? Non  bien sûr que non, je ne vais pas le dire...
     Il y a dans ce thriller psychologique, un raffinement et une épure digne des romans japonais.
     Malgré, un suspense angoissant, une douceur émane des personnages, rien n'est frontal tout est à découvrir.
     La force de ce roman est dans l’extrême fragilité de Michiru qui va malgré cette indicible présence continuer comme si de rien n'était et faire preuve de délicatesse et de compréhension.
     C'est aussi une réflexion sur la solitude, l'enfermement, l'isolement et la rencontre inattendue.
     L'auteur prend le temps de nous présenter les personnages avec leur questionnement et nous prenons le temps d'observer.
     L'intrigue est subtile et le dénouement nous surprend. Alors ? à lire. 
Otsuichi - Rendez-vous dans le noir - Editions Picquier/Poches 2014  - Traduit du japonais par Myriam Dartois- Arko - 208 Pages - 8.50 €
         

dimanche 16 avril 2017

Amy Gentry : Les filles des autres

    8 ans après avoir été kidnappée en pleine nuit dans la maison familiale, sous les yeux horrifiés de sa petite sœur Jane, Julie qui avait à l'époque 13 ans, sonne à la porte de chez elle.
    Elle apparaît vieillie, vraiment très mal en point. Passées la stupeur et la joie des retrouvailles inespérées, suivent les visites à la police, les entretiens et rendez-vous à l'hôpital et les divers examens. 
    La famille se pose alors et essaie de reconstruire tout ce qui a été détruit cette maudite nuit. Le questionnement et le doute viennent hanter Anna, la mère, alors que Tom le père et Jane essaient de vivre pleinement le retour de Julie.
    Mais au fait qui est Julie ? Est-elle même vraiment Julie ?
    Oui du suspense il y en a et de la psychologie aussi. Amy Gentry se saisit d'une intrigue déjà vue et lue pour innover en construisant une trame romanesque assez inattendue.
    Refusant habilement le test ADN qui aurait stoppé net l'histoire, elle instille le doute chez la mère et le lecteur d'une façon subtile.
    Alternant passé et présent, elle nous fait vivre les émotions au cœur de la famille qui explose la nuit de l'enlèvement.
    On suit et c'est l'intérêt de ce livre, le parcours hallucinant de ces jeunes qui ont fugué, que la vie a paumé, que des fous ont kidnappé et on vit avec eux. Les mots, les expériences, les descentes aux enfers sont balancés sans atermoiement, c'est dur et  brutal.
    Et puis, il y a ceux qui restent, qui attendent, qui souffrent qui ne réclament qu'un corps à enterrer.
Les associations de victimes, la presse implacable, tout est analysé avec une véracité déconcertante.
    Un livre d'une psychologie profonde où la mère se perd et perd son mari et sa cadette. Le doute et la culpabilité sont au quotidien pour cette femme perdue qui en arrive à rejeter sa fille.
     L'originalité réside dans le fait des nombreux retours dans le passé d'une façon implacable où les voix de toutes ces filles résonnent dans des épisodes souvent sordides. Toutes ces filles qui se ressemblent tant.
     Un bon livre à découvrir, d'abord le premier livre d'Amy Gentry à suivre certainement....
Amy Gentry - Les filles des autres - Editions Robert Laffont La Bête Noire - Traduit par Simon Baril - 336 Pages - 19.50 €

samedi 15 avril 2017

Jake Hinkson : L'enfer de Church Street

     Aux Etat-Unis, à la sortie d'une petite épicerie, Geoffrey Webb se fait agresser par un truand qui en veut à son argent. Nullement effrayé, Geoffrey, lui promet de l'argent, lui demande une fois monté dans sa voiture de l'écouter raconter l'histoire de sa vie.
     Et le lecteur monte avec lui, à ses côtés et va entendre son terrible récit.
     Celui d'un homme ordinaire et malveillant, à l'âme noire, aux instincts les plus bas, un personnage vil et malsain. Il rejoint  une communauté baptiste,  et en digne représentant de Dieu trouve la la plus honnête façon d'assouvir ses penchants pour le sexe et le porno.
     Au rythme de la balade en voiture en direction de Little Rock en Arkansas, calé dans le siège passager, nous sommes atterrés par les événements  racontés avec cynisme.
      Jeune aumônier à Little Rock à l'église baptiste, il sait parler et manipuler son monde.
     Sexe, hypocrisie, mensonge, meurtres vont s'intensifier au fil du récit et de l'existence de cet homme qui fera tout pour se hisser au sommet de cette communauté religieuse.
      Jake Hinkson règle ses comptes avec la bigoterie, la religion et les hypocrites. Elevé dans une communauté religieuse baptiste, il peut en parler. Il n'épargne personne.
      C'est une critique violente et sans concession des croyances religieuses et du danger de la manipulation.
      Malgré une écriture sèche, le récit commence lentement. Il va crescendo ensuite pour finir dans une noirceur suffocante.
      L'auteur crée une sorte d'anti-héros complètement cynique qui distille son poison tout au long d'un récit hautement maîtrisé.
Jake Hinkson - L'enfer de Church Street -  Editions Gallmeister, NeoNoir - Traduit par Sophie Aslanides - 236 Pages - 15 Euros -